De la timidité au désir : Surveiller sa ligne

Prologue. Ligne éditoriale

Il y a quelques mois, j’ai découvert, par sérendipité, l’existence de ce que l’on appelle en botanique les fentes de timidité. L’article, relativement succinct (le sujet étant suffisamment mystérieux pour être relativement peu expliqué), était illustré par des photographies en contre-plongées que je vous laisse découvrir.

Interpellé à la fois par la beauté des prises de vue et la poésie du concept, j’y ai de suite vu un parallèle avec certains clichés artistiques de gratte-ciel. J’éprouvais, à la vue de ces arbres, la même sensation qu’en jouant avec ces aimants qui, lorsqu’on les rapproche suffisamment, exercent l’un sur l’autre une valse d’attraction-répulsion, laissant entre eux un interstice éphémère et massif.

En trichant un peu, en voyant le verre vide plutôt que le verre plein, j’y voyais des lignes remplissant l’espace plus que des fentes séparant les arbres. Et une ligne, c’est quand même plus joli qu’une fente.

Ajoutez à cela la notion de ligne de désir, que le Monsieur Jourdain cycliste que je suis pratiquait sans le savoir, et la question des lignes en urbanisme s’est imposée à moi comme un sujet que je voulais un jour traiter. Parce que ces deux questions révèlent à mon sens bien plus que ce qu’elle ne donnent à voir…

Acte 1. La ligne de timidité

Tentative de définition // Quelques espèces d’arbres souffrent de timidité et laissent quelques dizaines de centimètres de vide appelés fente de timidité pour se séparer de leurs voisins et ne pas laisser leurs branches se mélanger. En l’absence de voisins, ils ont tendance à s’agrandir indéfiniment. Ces espèces d’arbres ont certainement un avantage à ne pas se toucher.

Quel rapport avec l’urbanisme, me direz-vous ?

L’espace, pardi. Que dis-je, le territoire. Sa répartition, sa délimitation, sa fonction, son artificialisation, son appropriation.

Vraiment, ca ne vous rappelle rien ?

Evidemment, ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas la voirie, qu’on pourrait identifier aux branches. Ce sont ces petits (vus du ciel) espaces entre chaque pavillon, de part et d’autre et aux quatre points cardinaux. Si l’exemple présenté au-dessus est américain et donc caricatural (mais bien réel), on retrouve des configurations similaires un peu partout en Occident, et chez nous, en France, dans cette frange périphérique. Peut-être le rêvez-vous, ou le vivez-vous même, ce rêve de la maison dont on peut faire le tour, avec barbecue Weber au nord, petit potager et clapier au sud, piscine gonflable à l’est et les voitures stationnées sur les graviers à l’ouest.

Il n’est bien sûr ici pas du tout question de juger, mais d’interroger. A la manière du pin de Californie, quel(s) avantage(s) ont certains d’entre nous à conserver, entre nos demeures, ces lignes de timidités ? Et, par miroir, quels étaient les avantages (et sont encore, pour un très grand nombre d’entre nous) de vivre en mitoyenneté, voire en collectivité, collés, serrés ?

Certes, nous sommes toujours plus nombreux, et nous nous déplaçons plus vite, plus loin, mais le territoire n’a pas grandi lui. La réponse dépasse le seul cadre de l’urbanisme et même celui de la politique, et entre dans le champ philosophique. Mais cela veut dire quelque chose de la manière dont nous devons (p)réparer, prévoir, imaginer le territoire de demain, et au-delà, penser notre manière de vivre en commun.

Autre exemple, avec un rêve moins accessible (et sans doute moins partagé) mais tout autant signifiant.

L’occasion de rappeler que, sauf mention contraire, la très grande majorité publiée sont libres de droit…

Je le concède, si la silhouette est assez proche d’une forêt d’acier, les lignes de timidité sont plus discrètes. Et pourtant. A l’inverse des grands ensembles (qui ne sont pas un modèle, entendons-nous bien) ou des immeubles haussmanniens, il n’est nullement question ici d’enfilade. Chaque tour est conçue isolément du reste, pour répondre à un besoin capitaliste – ou viril, c’est selon – d’ériger sa superbe. Aucun urbanisme pensé, aucune cohérence, des immeubles qui ne se chevauchent pas, des lignes claires, etc. Relire Thierry Paquot (jetez un oeil à la bibliographie subjective de Dernier Kilomètre) semble ici indispensable.

Et vu du sol, ca donne quoi ?

(c) Anna Dru

Acte 2. La ligne de désir

Tentative de définition // Une ligne de désir est en zone urbaine un sentier tracé graduellement par érosion à la suite du passage répété de piétons, cyclistes ou animaux. La présence de lignes de désir signale un aménagement urbain inapproprié des passages existants.

L’inconscient du cycliste comme du piéton n’est pas tellement différent de celui de l’automobiliste (et ça tombe bien, on peut être les trois à la fois) : ce qu’il veut, c’est aller « vite » (toutes proportions gardées), prendre le chemin le plus court possible, ne pas rencontrer d’obstacles.

Pour les voitures, pas de problème, on a pensé le réseau viaire de cette façon. Et pour les autres (qui sont les mêmes donc) ? Et bien, ils s’accommodent. On leur a tracé de beaux sentiers, de superbes trottoirs, bien larges, on a même mis des barrières, parfois, pour empêcher les conflits d’usage. Et les nudges ! Il arrive même qu’on induise le comportement de chacun pour canaliser les flux, orienter les déplacements, répartir l’espace. Que demander de plus ?

Aller vite (toutes proportions gardées), prendre le chemin le plus cout possible, ne pas rencontrer d’obstacles. Et il le fait comprendre. En traçant, puis en suivant des lignes, en exprimant son désir à contre-courant, en refusant la contrainte pensée pour son bien.

Les exemples sont nombreux. Regardez sur votre parcours quotidien, et vous les trouverez. Du chemin boueux à force d’être emprunté jusqu’à la zone de tomette usée de la cuisine.

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Les lignes de désir permettent aussi, comme sur l’exemple ci-dessous (et comme le veut une légende urbaine sur les cheminements de certains campus américains) d’adapter l’aménagement aux désirs, et de s’assurer de répondre au besoin (l’humain étant joueur, continuerait-il à emprunter cette jolie courbe si elle était pavée par de bonnes intentions ?)

Mais faut-il, lorsque cela est possible, répondre à ce besoin ? Faut-il officialiser cette voie, la rendre concrète ? Faut-il, de surcroit, et a posteriori modifier l’existant en tenant compte de cet insatiable désir de laisser sa trace ?

Ou bien laisser la part belle à la réappropriation et à la poésie de trajectoires, en hommage au pionnier ou à la pionnière qui déposa sa trace en premier et à la foule inspirée ?

Mon opinion transpire dans ces questions, mais je ne prétends pas avoir les bonnes réponses.

Epilogue. Ligne de partage des eaux

Le citadin se révèle, surveillant ses lignes, un être profondément territorial, attaché à laisser sa trace, à délimiter son espace de vie, à s’approprier chaque (non-)lieux.

A ce sujet, je ne saurais que trop vous conseiller la lecture du sublime « Climats de France » de Marie Richeux, qui construisant un pont géographique et historique entre deux ensembles de logements réalisés par un même architecte de chaque côté de la Méditerranée à la fin des années 50, se transforme progressivement en un bouleversant détour sur ce que c’est de vivre à la fois ici et là.

Ayons à l’esprit le double désir (légitime ou non, là n’est pas le débat) d’enracinement et de liberté. Si l’urbaniste ne devait faire qu’une chose, ne serait-ce pas cela : rendre réel ces désirs, leur permettre de s’exprimer de manière cohérente, souple et esthétique ?

L’arbre et la pirogue : s’enraciner, c’est aussi devoir partir parfois…

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