Nous laissons des traces

Exercice de style.

A l’occasion d’un atelier d’écriture sur le thème du dedans-dehors organisé par le MuMa, dans le cadre de l’exposition « Comme une histoire…Le Havre », j’ai réalisé ce petit texte, inspiré par une déambulation dans les rues du Havre. Une contrainte unique m’était proposée : l’utilisation, dans chaque phrase, du pronom NOUS.

Une restitution de l’ensemble des textes était proposée à l’issue du week-end par un comédien. Pour vous, les absents, ma proposition écrite et visuelle.

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Nous laissons des traces.

Nous laissons des traces sonores, visuelles, olfactives. Et qui d’autre que nous ?

Sans nous il n’y aurait que le silence, et le vide. Mais notre truc à nous, c’est de prouver que nous sommes là. Dehors, ou dedans, nous sommes là.

Dehors, on ne voit que nous. Ces mégots sont à nous. Ces chewing-gums sont à nous. Lorsque nous marchons, rien d’autre n’existe autour, rien d’autre que nous. Nous traçons nos désirs de nos pas, d’une trajectoire urgente et gourmande. Dans cette ville, on ne voit que nous. Nous l’avons voulu à notre image, avec des hauts, des bas, des pleins et des vides. Nous tournons autour du Pot, et parfois le vent nous glace, la pluie nous frappe.

Alors nous cherchons l’abri. Nous avançons, à tâtons s’il le faut, laissant sur les murs les traces noires de nos mains.

 

 

Et nous passons la porte de cet immeuble. Il y fait bon mais nous nous y sentons étrangers. Nous ne ferons que nous y attendre. Sans se douter que bientôt, parmi ces quarante-deux boîtes aux lettres figureront nos noms à nous. Avant d’en partir, nous y laisserons de nouvelles traces, parmi tant d’autres, parmi les tracts commerciaux et les avis de passage.

 

 

Plus loin, plus tard, nous entrerons dans l’église. Cette église, c’est notre OUI à nous, lancé vers les cieux. Cet espace clos, sombre, nous nous l’approprions, comme les autres.

Le mouchoir en papier collé au sol était là avant nous. La bouteille d’eau, arrogante, réfugiée dans le confessionnal, sera là après nous. Il y a, parmi nous, ce silence que brisent à peine les sons du dehors. Nous dessinons des cercles, d’une lente danse. L’obscurité nous envahit, et nous nous éclipsons. Comme une excuse, nous ne faisons que passer.

Direction, déclarons-nous, la maison. Ce vaste et angoissant appartement où tout est à nous. La moindre trace est de nous. Ces murs que nous avons peints, ces petits dessins que nous avons griffonnés, ces traces de chiffon au milieu de la poussière. Notre nom à nous sur la sonnette. Même le sol grince derrière nous. 

Ici, nous sommes invincibles. Nous nous aimons. Rien ne nous arrêtera, désormais. Le monde nous appartient, et ces traces, nul ne nous les enlèvera.

 

 

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