Tous les imaginaires urbains sont-ils respectables ? L’exemple de la science-fiction

Il y a la ville du taxi, du livreur ou du coursier, enchaînement de rues et d’automobiles, de stop & go, vécue à hauteur de bitume et à vitesse irrégulière ; celle de l’automobiliste, trop chère et trop lente ; celle du cycliste, dangereuse ou sécurisée ; celle du piéton, obligeant à la vigilance et autorisant la flânerie.

Il y a la petite ville, traversée par une nationale, qui semble déserte, sauf le week-end quand les jeunes de la grande ville rejoignent la discothèque à quelques kilomètres en bordure de la grande route,  petite ville au cinéma fermé depuis des années et au café-épicerie-relais postal tenu par la doyenne. 

Il y a la ville souterraine, celle du métro, des câbles, des tuyaux, des égouts et des catacombes. La ville aérienne, qui s’élève, qui surplombe, qui  domine. Il y a la ville fière, qui le montre, qui se montre ; la ville honteuse d’elle-même, la ville en travaux qui se refait une beauté ; la ville-tenaille, concurrencée par ses proches ; la ville-trou noir qui absorbe toute vie à sa périphérie. La ville d’eau, la ville de montagne, la ville touristique, la ville parc d’attractions. 

Il y a aussi les villes des polars, sombres, pluvieuses, souvent truffés de quartiers glauques et malfamées, où le crime peut surgir à chaque coin de rue. Ainsi en va t-il aussi des villes post apocalyptiques, toujours dépeintes de manière anxiogène, lunaire, désertique, violente, et qui nous feraient presque regretter les villes d’aujourd’hui.

Il y autant de villes, en réalité, que d’urbains. Et certaines représentations, certaines ambitions, certaines projections urbaines, peuvent paraître absurdes, méprisables ou méprisantes, à contre-temps ou à contre-courant, d’autres rêvées, utopiques, fantasques. 

Ainsi en va t-il des représentations urbaines dans la science fiction par exemple, la plupart du temps tentaculaires, gigantesques, désincarnées, villes-monde. La science-fiction, particulièrement dans sa déclinaison cinématographique, s’est dès les origines intéressé à la ville, comme terrain de jeu et comme objet de critique.

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Le très sous-estimé Time-Out (2011), par exemple, propose une allégorie de la mégalopole mondiale d’aujourd’hui. Ici, la valeur des uns et des autres est jugée par le temps qu’il leur reste à vivre plutôt que par l’argent possédé, obligeant les plus pauvres à faire appel à la criminalité, la débrouille et le travail. Concentrique, immense, ghettoïsé, le monde de Time Out relègue les pauvres dans des slums et protège les riches dans des gated communities. Pour aller de l’un à l’autre, des autoroutes, infinies, et des péages où le droit de passage est du temps de vie, de plus en plus chers, de plus en plus chronophages, comme si la vie se consumait dans les transports.

Dans l’indispensable et culte Dark City (1998), Alex Proyas démontre l’importance des sens et des repères dans une ville, sur la mémoire notamment. A minuit, la ville se métamorphose, se recompose, les immeubles disparaissent, leur architecture se transforme, et au réveil, un sentiment d’étrangeté, d’inconnu s’empare des habitants. La ville leur semble familière et pourtant ils s’y perdent – parfois jusqu’à douter de leur santé mentale. Il faut dire que dans cet environnement urbain minéral où la nuit règne à longueur de temps, les humains sont privés de leur sensorialité, privés de ce rapport à la lumière, au temps qui passe, à la nature – c’est une ville hors du temps, hors-sol, hors du monde, claustrophobique et menaçante.

Pourtant, la ville idéale n’est parfois pas ce qu’elle donne l’impression d’être. Truman Burbank vit à Seahaven, paisible et agréable station balnéaire (fictive). Il connait ses voisins, son vendeur de journaux, tout le monde se salue, la vie se déroule à heure fixe, il y a la mer, les arbres, une circulation apaisée, des enfants qui jouent devant les pavillons. Le paradis comme son nom l’indique. 

Et pour cause, The Truman Show (1998), chef d’oeuvre bien plus large que le genre de la science-fiction, a été tourné à Seaside, en Floride, ville « expérimentale » issue des principes du New Urbanism, courant urbanistique des années 80 qui cherchait à « réhumaniser » l’espace urbain, à penser un aménagement, une densité et un bâti plus apaisé, plus ménagé et plus piétonnier. Les zones urbaines proches des parcs Disney World en Floride et Disney Land à Marne-la-vallée se revendiquent d’ailleurs de ces préceptes censés réconcilier l’urbain et l’humain. 

Mais bien vite, Truman Burbank va se lasser de cette routine, de cette bienveillance à toute épreuve, de cette vie et de cette ville factice, en carton-pâte, même lui, après trente ans de vie, veut s’en extirper, voyager, rencontrer l’imprévu, le paradis ne lui suffit plus. 

Si jusque dans les années 70, le cinéma comme la littérature de genre plaçait ses espoirs de vie meilleure dans des villes utopiques, à partir de 1982 et de Blade Runner, la ville devient une dystopie oppressante, déshumanisante, persistant parfois dans les ruines de l’apocalypse ; quand elle ne cache pas une dictature ou un monde terrifiant derrière l’utopie de façade. 

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Alors, faut-il combattre certaines de ces représentations ? Les villes de la démesure, les villes excluantes, exclusives, invisibilisantes, les villes-dortoirs…ne sont pas des modèles désirables, soutenables, équitables. Pourtant, elles nous en apprennent beaucoup sur ceux qui font la ville, ceux qui sont la ville. Il faut lutter contre ces imaginaires, mais les respecter : ils n’existent pas par hasard, et la volonté qui préside à leur existence, réelle ou souhaitée, présente ou future, en dit long sur notre capacité et notre désir ou non de vivre ensemble, sur notre empathie comme nos priorités politiques et démocratiques.

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