SUR PLACE OU À EMPORTER ? LA VILLE DU TEMPS DES REPAS

Article à paraître au printemps 2020 dans la revue Lâme Urbaine éditée annuellement par l’ENVAR, association des étudiants de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme de Lille

Il est aisé de constater que le temps du repas est un temps où se manifeste très concrètement l’urbanité, et le caractère amène d’une ville. Il suffit en effet d’explorer du regard les quartiers d’affaires, ou les abords d’université, entre midi et deux[1], ou encore certaines rues commerçantes spécialisées dans la restauration le soir venu. Les exemples fleurissent autour de chacun d’entre nous.

Le temps du déjeuner, c’est le moment où le flot des salariés se déverse depuis leurs postes de travail pour aller faire la queue à la boulangerie en quête d’une formule à 5,50[2] (sandwich-boisson-dessert) avant de se poser en extérieur, sur un banc, seuls ou avec des collègues, ou de flâner devant des vitrines, le téléphone dans l’autre main.

Mais le temps des repas n’est pas que celui du ticket restau, c’est aussi celui du déplacement à pied vers la supérette, le temps du commerce de proximité, de la flânerie et de l’usage des aménités urbaines.

Le temps du repas est compté, il passe terriblement vite, trop vite. C’est le temps du fast-food, du repas sur le pouce, voire de la salade engloutie devant son écran d’ordinateur, un fichier Excel encore ouvert.

Le temps du repas, c’est encore un marqueur de gentrification, avec la multiplication dans certains quartiers de cantines chics, de brunch vegan, de café-co-working, de commerces de boucheaux produits bio, locaux ou de luxe.

Le temps des repas en ville prend des formes différentes selon le climat (les villes mangent différemment selon leur climat, plus tard et plus léger au sud, quand la chaleur se fait moins accablante), selon les âges (c’est l’étudiant au kebab ou au restau U, c’est le salarié à la brasserie, ou au volant) mais aussi selon la saison (l’été sur les quais, l’hiver en intérieur) ou selon le moment de la journée. Le soir, il rassemble ainsi les couples, les amis, les familles, qui s’offrent une escapade au restaurant. Le temps du repas est donc souvent synonyme de la commensalité, quand bien même les espaces extérieurs de la ville y invitent peu.

A l’exception des rares terrasses de brasserie, il n’existe en effet rien en ville qui invite à la pause, aucun sociotope qui permette de s’asseoir confortablement, et de casser la croute seul ou entre collègues ou amis. La rue et l’espace public demeurent des espaces corbuséens fonctionnalistes, consacrés aux flux et au transit plus qu’à un usage en propre. Contraints à une occupation « parasite » des lieux publics à l’heure du déjeuner, les « urbains » se bricolent alors un espace personnel le temps d’un repas.

L’urbaniste a t-il dès lors sa part de responsabilité et surtout une marge de manœuvre dans le rapport des actifs au temps du repas ? Quelle(s) forme(s) pourraient prendre une rue, un quartier, une ville pensée pour rendre convivial et social le temps des repas ? Peut-on aménager la commensalité ? Sans doute faut-il autant encourager les initiatives habitantes (disco-soupes, terrasses improvisées…) qu’expérimenter de nouvelles mixités fonctionnelles urbaines.

Dans « Ville affamée »[3], Carolyn Steel rappelle que « que nous fassions nous-mêmes de « vrais » repas réguliers ou non, les villes que nous habitons sont aménagées en fonction d’eux, leurs rues, cafés, restaurants et bars se remplissent et se vident à leur rythme aussi surement que l’océan suit la marée ».

Dans une perspective chronotopique de la ville, les temps de repas ne doivent donc pas être négligés : ils servent de rituel, de repère temporel, mais ils permettent aussi d’animer – au sens premier de donner une âme – la ville.


[1] Horaires non contractuels

[2] Prix maximum conseillé

[3] Rue de l’échiquier, 2016

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