DISTANCIATION SOCIALE, PROXÉMIE & ESPACES PUBLICS

Depuis quelques semaines, et pour encore quelques temps, nous voici contraints de respecter strictement des distances physiques de sécurité pour l’ensemble de nos interactions sociales quotidiennes. Celles-ci concernent à la fois les espaces privés – par exemple la cohabitation à l’intérieur d’un domicile – et les espaces publics – faire ses courses, prendre l’air, se déplacer – avec des conséquences inattendues.

Dans son ouvrage « La dimension cachée » publié en 1971, l’anthropologue américain Edward T. Hall introduit la notion de proxémie qu’il décrit comme la dimension subjective qui entoure les individus et la distance physique à laquelle ils se tiennent les uns des autres selon des règles culturelles subtiles, intériorisées et variables.

Hall met en évidence quatre catégories principales de distances interindividuelles en fonction de la distance qui sépare les individus

– la distance intime (entre 15 et 45 cm) : c’est la zone qui s’accompagne d’une grande implication physique et d’un échange sensoriel élevé,

– la distance personnelle (entre 45 et 135 cm) est mobilisée par exemple dans les conversations particulières,

– la distance sociale (entre 1,20 et 3,70 m) est utilisée au cours de l’interaction avec des amis et des collègues de travail

– la distance publique (supérieure à 3,70 m) est utilisée quand on s’adresse à des groupes.

La crise sanitaire est venue imposer une zone nouvelle, inédite, celle de la distance prophylactique, une distance – étonnement variable, elle aussi, selon les pays – qui nous protège et protège les autres de virus ou de bactéries. Une distance qui ne nous est pas familière, et dont le caractère conscient ajoute au sentiment d’étrangeté et de malaise.

Car la distanciation sociale, comme elle a très vite été appelée, nous déconnecte physiquement les uns des autres et interdit de pénétrer dans une distance personnelle voire intime. Elle érige autour de nous une zone tampon là où l’espace public, par sa taille, sa forme, sa fonction, crée traditionnellement de la friction.

Les distances indiquées sont celles observées aux USA 

L’ESPACE PUBLIC COMME MARQUEUR D’URBANITE 

L’urbanité, notion popularisée par Jacques Lévy et Michel Lussault, naît du «couplage de la densité et de la diversité des objets de société dans l’espace». Elle s’appuie donc sur une double mixité : mixité sociale et mixité fonctionnelle. Cette urbanité est particulièrement incarnée par l’espace public de la rue. L’« urbanité » se construit sur trois dynamiques essentielles : le plaisir de vivre en ville, le désir de vivre ensemble et l’envie d’être et d’agir ensemble. 

L’espace public dans son ensemble, la rue, le trottoir, les places, les parcs et jardins, créent de la proximité. Cette proximité créée en retour de la friction, de la sérendipité, du hasard, de l’empathie, du conflit, de l’humanité. Lieu de rencontre, donc, lieu de déambulation et de rêverie, lieu du politique et de la contestation, l’espace public vidé des habitants et de la possibilité du hasard, est aussi vidé de son sens. L’espace de connexion qu’était devenu l’espace public ces dernières décennies, selon Françoise Choay, n’est plus qu’un espace-tampon, tout juste suffisant à permettre la distanciation sociale entre les individus. La distanciation sociale est donc à l’opposé de la convivialité rêvée par les urbanistes. Elle va à l’encontre des espaces publics inventés par et pour les interactions collectives.

Les differents âges de l’espace public selon Françoise Choay (tiré de «Espacements», 2013) 

CE QUE LA DISTANCIATION SOCIALE FAIT À L’ESPACE PUBLIC 

Il est aisé d’imaginer que l’espace public est une chose acquise indéfiniment. Il est partout autour de nous, nous l’empruntons dans nos déplacements quotidiens, comme point de rendez-vous ou de détente, comme décor de nos protestations. Comme tant d’autres choses, c’est sa disparition et son absence qui nous rappelle pourtant sa valeur inestimable. 

La distanciation est possible uniquement dans les villes qui possèdent de généreux espaces publics, et un réel partage de ce dernier. La demande de distance qui s’est fait jour a donc contribué à révéler plus encore à la fois la rareté de l’espace public, mais aussi son accaparemment par l’automobile. C’est ce que le designer et urbaniste canadien et basé au Danemark Mikael Coville-Andersen a appelé « l’arrogance de l’espace » – sous-entendu dévolu à la voiture. Dans les villes du tout-voiture où la majorité des trottoirs font moins de 2 mètres de large, il est en effet plus difficile de respecter la distanciation sociale, sauf à se risquer à marcher sur la chaussée. La distanciation sociale a révélé le déséquilibre dans l’attribution de l’espace public entre les individus et leurs machines. 

Le besoin de distanciation sociale a donc introduit deux interrogations au sein des collectivités et auprès des professionels qui les accompagnent : les trottoirs et espaces publics sont-ils dimensionnés afin de permettre d’y circuler tout en restant à distance, et si non, alors comment y parvenir. L’urbanisme de demain devra répondre à ces enjeux, et certains n’ont pas attendu pour s’y atteler. 

La distanciation sociale a également relancé le débat sur la densité optimale de population, la densité représentant ici le danger, dans un retournement idéologique après des années de promotion des villes compactes. 

Pourtant, un espace public vidé de sa population, ou un espace public qui ne permettrait pas des échanges intenses, une proximité physique des individus, perd une grande partie de son sens. Jan Gehl a plusieurs fois démontré qu’un aménagement public réussi pouvait se juger à l’aune de sa fréquentation et de son animation – entendu à la fois par la co-présence de nombreux individus et la possibilité pour eux d’y avoir des activités récréatives, et non simplement de circuler. Un espace sous-dimensionné et rempli fera toujours plus d’effet qu’un espace sur-dimensionné et vide. 

La distanciation sociale, et l’espace nécessaire qu’elle exige, contrevient ainsi à toutes les recommandations sur la constitution idéale d’un aménagement urbain public. 

Bien plus que de s’opposer à notre besoin fondamental d’interactions, la distanciation sociale est contraire à l’esprit qui a présidé à l’aménagement des villes, des espaces publics, des transports collectifs. 

C’est d’ailleurs empreints d’un sentiment d’étrangeté mêlé de fascination que nous regardons défiler photos et vidéos de villes désertes, d’espaces publics vidés, de files d’attente discontinue. 

Parce que, ce que la proxémie nous enseigne, c’est que si la trop grande proximité physique est parfois vécue comme une agression en fonction du contexte social et culturel, un trop grand éloignement est tout autant mal vécue, en ce qu’elle nous prive des interactions dont nous avons besoin. 

ET DEMAIN ? TRANSFORMER LA MENACE EN OPPORTUNITÉ 

La crainte des épidémies, qui avait disparu de nos préoccupations depuis un siècle, est maintenant inscrite dans l’inconscient de tous les êtres humains. On peut donc s’attendre à ce que les habitudes de distanciation sociale, persistent. Mais les transports en commun, les lieux de convivialité, les rues elles-êmes ne permettent pas de conserver ses distances. 

Certains professionnels de l’urbain, certaines associations, certaines collectivités et même des individus isolés réclament ou proposent ainsi la mise en oeuvre d’un nouveau partage pérenne de l’espace public. 

A Lyon, où les trottoirs sont pourtant larges, il arrive aux piétons de marcher sur la chaussée pour éviter de se croiser de trop près. Il est donc nécessaire de reconfigurer l’espace public

Camille Thomé, directrice de l’association Vélo & Territoires.


On voit ainsi fleurir partout dans le monde et en urgence des pistes cyclables temporaires créées en réduisant les voies automobiles, des trottoirs élargis en fermant des voies de circulation automobile, ou encore la piétonnisation de rues secondaires. Autant de mesures qui, en agrandissant le périmètre octroyé aux formes actives de mobilité individuelle, les formes les plus propices au développement de l’urbanité, permettent de garantir l’accès à l’espace public et le respect de la distanciation sociale. 

Le mobilier urbain est également amené à se réinventer, avec des assises sans doute réduites en nombre de places, et des aménités «à risque» qui pourraient disparaitre pour éviter la propagation de germes…ou tout simplement gagner de l’espace marchable. 

 UN ESPACE PUBLIC VIRTUEL POUR Y RÉPONDRE ? 

La distanciation sociale imposée est une expression malheureuse qui désigne en fait une distanciation physique. Cette distanciation physique doit s’accompagner, pour être supportable et soutenable, d’un rapprochement social. Mais comment rester connecté socialement alors que la distanciation physique est une urgence critique ? 

Des solutions techniques existent – et certaines ont même tiré profit de la situation, notamment dans le monde professionnel – pour transformer la distanciation sociale en simple distanciation physique : réseaux sociaux, applications et logiciels d’audio et visioconférence… 

Toutes utiles qu’elles soient, ces solutions techniques ne possèdent cependant pas un des traits principaux des espaces publics physiques : le hasard et la possibilité d’une rencontre impromptue. Pas plus qu’elles ne facilitent la mixité sociale ou les conversations croisées. 

Elles posent néanmoins la question de savoir ce qu’est en définitive un espace public. Le philosophe allemand Jurgen Habermas a sans doute déjà tranché le débat, lui pour qui l’espace public n’est certainement pas un lieu ni un espace physique, mais plutôt un principe structurant l’ordre social et un environnement dans lequel les idées circulent et sont discutées de manière rationnelle afin de cristalliser en opinion publique. 

Dès lors, Internet et les outils numériques à notre disposition peuvent en constituer un nouvel avatar à part entière, à base de distanciation physique, de télétravail, de réseaux sociaux, d’échanges d’informations et de données, de rencontres professionnelles ou sentimentales… et de livraisons à domicile.


Pour aller plus loin : 

Faire du virus un cheval de Troie pour reconquérir nos rues

Demain (maintenant), l’espace public.


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