Ce que le vélo m’évoque

Je suis prêt à parier que si je rencontrais aujourd’hui l’enfant que j’étais au début des années 90 , il se trouverait paradoxal. 

Mon père était ouvrier dans l’automobile, chez Renault. Si je faisais parfois du vélo (notamment le samedi soir, en été, avant que Fort Boyard ne commence, en tournant le plus vite dans le quartier pavillonnaire où j’ai grandi et je ne croisais aucune voiture), j’étais néanmoins un enfant fana de voiture : les petites (j’en avais un coffre plein), les grandes (je me réfugiais parfois au volant de la 205 de mon père, m’imaginant conduire à l’autre bout de la planète), les rapides (j’étais fasciné par les départs de grand prix de formule 1, et je me souviens précisément du jour de la mort d’Ayrton Senna). 

Et puis il y a une bascule. Je peux l’identifier clairement mais ce n’est pas très intéressant pour vous. Je me suis mis à rejeter l’automobile. Je n’ai jamais passé mon permis à l’âge où tous mes copains le faisaient (j’ai attendu la première moitié de la trentaine pour le faire). Je suis devenu un anti-bagnole primaire. Je me suis mis au vélo pour mes déplacements quotidiens : boulot, loisirs, provisions. 

Bien sûr, adolescent, j’étais fan du Tour de France (cela a même commencé avant, en 1991, avec le passage – et la victoire quelques kilomètres plus loin – derrière chez moi de Thierry Marie, échappé seul depuis plus de 200 kilomètres). Bien sûr enfant, j’ai fait du VTT sur des parcours de cross. 

Mais après la bascule, le vélo n’était plus simplement un loisir, c’est devenu un véritable outil d’autonomie. Je pouvais aller plus loin, rentrer plus vite ou partir plus tard, m’arrêter où je le voulais, attacher mon vélo sur n’importe quel mobilier urbain un tant soit peu solide, et surtout le faire seul, quand bon me semblait. 

J’ai une pratique très solitaire et très utilitaire du vélo : je ne suis pas un cyclosportif, qui sort en groupe le week-end pour s’entretenir ou performer. Je ne suis pas vraiment plus un cyclotouriste qui part en vacances en famille ou avec des amis, sacoches solidement arrimés aux portes bagages (même si ça m’est arrivé). Je ne suis pas un fixiste, ou un VTTiste, pas plus que je ne pratique le BMX. J’ai un compte Strava, mais je n’en suis pas un utilisateur compulsif. Je suis plutôt un « commuter », un vélotaffeur, qui complète ses déplacements par les provisions du soir, ou un verre entre amis. Je me déplace en vélo de course parce que c’est ce que j’ai trouvé de plus confortable dans ma recherche du compromis esthétique-rapidité.

 

 

Le vélo pour moi est bel et bien un moyen de transport, qui plus est le plus efficace en ville, le moins cher, le plus rapide (en métrique piétonne), et le plus propice à l’appréhension de l’urbain. René Fallet l’avait bien vu, lui qui disait que « ceux qui font du vélo savent que dans la vie, rien n’est jamais plat ». A vélo, je ressens parfaitement le léger dénivelé annihilé par la puissance du moteur de la voiture. Je sais instantanément où se trouve la mer, ou le fleuve, parce que la pente m’y guide, parce que le vent m’en repousse. Je saisis l’intérêt ou non d’un feu, la complète absurdité du potelet, je m’offre l’opportunité d’être surpris par cette oeuvre de street art que je n’avais aperçue, ou par cette petite échoppe au loin, où je m’arrêterais surement la prochaine fois.

Le vélo est aussi un formidable outil d’appropriation corporelle. C’est à vélo que j’ai appris à percevoir et situer mon corps dans l’espace, et à apprécier les distances, la vitesse, les trajectoires, à développer mon ouïe, à percevoir le danger, et à maîtriser mes gestes et mes réflexes. C’est à vélo, d’ailleurs, que l’enfant, ou dans certains cas  l’adulte, acquiert l’équilibre.

Le vélo, enfin, est la plus belle forme d’humilité. Oui, le vélo rend humble, parce qu’il nous rappelle que la nature est indomptable, que les lois de la physique sont inébranlables, qu’il fait souffrir : impossible d’éviter le vent, impossible de grimper un col en toute décontraction, impossible d’avancer le pneu crevé, impossible d’aller plus vite que ce que son corps peut supporter. Parfois, le matin, il m’était difficile d’enchaîner les coups de pédale sur le chemin du travail. Non pas le signe d’une flemme prononcée, simplement mon corps qui me rappelait mon état de fatigue, ou la nature qui se plaisait à faire souffler le vent de face, comme pour me ramener à ma simple condition d’humain… 

Ce que je vis sur un vélo, ces batailles-là, je les vis au quotidien ailleurs. Le vélo a été pour moi l’occasion de comprendre d’où venait ma ténacité, un esprit de débrouillardise, d’attention face au quotidien. Aucune route n’est facile, puisque de toute façon il faut pédaler ; il faut y aller, faire face. Cette sensation d’être vivant, de se sentir le vent dans le dos, invincible, et l’instant d’après, en un virage, avoir le vent de face, devoir grimper et pousser sur ses jambes, c’est ce que j’aime dans le vélo.