LE PAYSAGE COMESTIBLE : UN BIEN COMMUN ?

Définir l’agriculture urbaine

Il n’existe pas « une » agriculture urbaine mais « des » agricultures urbaines […] De quelques m2 sur un balcon à la récupération de friches, du jardin partagé aux terrasses ou façades d’immeuble, la ville offre, en pleine terre ou hors-sol, un terrain de jeu immense où le moindre interstice peut parfois se révéler propice à l’implantation d’un potager

L’agriculture urbaine désigne le fait de pratiquer une activité agricole en ville ou en zone périurbaine comme cultiver des végétaux comestibles (fruits, légumes) des plantes aromatiques ou médicinales, élever des animaux (volaille, moutons…). On considère agriculture urbaine les espaces périurbains cultivés à partir du moment où ils ont un lien, un impact sur la ville (par exemple la commercialisation des produits). Selon la FAO, près de 80 millions de personnes la pratique dans le monde. Elle permet de la production alimentaire pour les personnes ayant de faibles revenus.

Historiquement l’agriculture a toujours eu un lien avec la ville. En effet, des activités agricoles telles que l’élevage ou les jardins ont toujours existé en ville, souvent à proximité des habitations afin d’approvisionner en aliments leur propriétaire.

Avec la densification de la population en ville, les parcelles se sont réduites et l’agriculture s’est progressivement écartée des centres villes. Cependant, les jardins y restent présents et sont une des traces d’un passé agricole ancien, avec les trames parcellaires.

Le retour de cette pratique intervient dans un contexte de raréfaction des ressources et de l’augmentation de la population mondiale. Depuis les années 90, le retour de l’agriculture en ville se fait de plus en plus présent du fait de la lutte contre l’insécurité alimentaire et le désir de résilience pour affronter le changement climatique.

Tentative d’épuisement des formes d’agriculture urbaine

L’agriculture urbaine est autant une histoire de formes que de techniques de production, qu’elle concerne le végétal ou l’animal, l’alimentaire ou le social.

Abécédaire des pratiques d’agriculture urbaine

L’inventaire suivant se veut le plus exhaustif possible des opportunités offertes par l’espace urbain et périurbain pour des projets d’agriculture urbaine, en fonction de leur localisation.

Il ne s’agit de reproduire, partout, tout le temps, l’ensemble de ces possibilités. La territorialisation du projet et l’implication des habitants induit cependant des choix.

High Tech vs low tech

On oppose souvent la production en pleine terre et la production « hors-sol » (en bac, en aquaponie, sous serre), souvent en fonction des espaces occupés, mais une distinction plus opérante et pertinente serait à chercher du côté de la technique utilisée.

En effet, si les grandes fermes urbaines (verticales ou sur les toits-terrasses) utilisent bien souvent de la haute technologie, les jardins partagés, familiaux, ou l’agriculture extensive et sobre, se contente souvent de techniques plus simples, plus douces, et plus durables, ce que Philippe Bihouix appelle les low-tech.

La logique de résilience et de sobriété que nous souhaitons privilégier dans ce projet nous amènera à mettre plutôt l’accent sur ces techniques.

Les jardins collectifs

Jardins collectifs, communautaires, partagés, ouvriers, familiaux… Dans ce domaine, la diversité du vocabulaire traduit la diversité des pratiques comme des modes de gouvernance.

Leur point commun est de mettre à disposition d’une ou plusieurs personnes, pour sa consommation personnelle ou le partage, une ou plusieurs parcelles, cultivées en pleine terre. Le principal atout de ces jardins est de pouvoir s’adapter au moindre espace, quel que soit la taille de la parcelle.

Souvent, les outils sont mutualisés et les savoir-faire partagés. Ouverts sur le quartier, ils sont propices aux rencontres, en particulier intergénérationnelles. Ils sont aussi le théâtre d’une réappropriation des techniques vernaculaires de culture et sont souvent associés à la mise en œuvre de nouvelles habitudes alimentaires et sociétales (cuisine de saison, compost…)

Faire face à l’absence d’espace

Pour pallier la carence d’espaces d’un seul tenant réellement cultivables, l’agriculture urbaine conquiert à la fois la verticalité et les sommets. La pression foncière en ville a en effet obligé à penser de nouveaux espaces de production.

Les toits-terrasses végétalisés se sont ainsi développés ces dernières années dans les grandes villes, souvent matière à expérimentation, parmi lesquelles les serres, mais surtout l’hydroponie et l’aquaponie…

Ces deux techniques permettent de s’affranchir de la pleine terre et de cultiver en bacs, soit, dans le premier cas, en utilisant un substrat régulièrement irrigué d’une solution nutritive, soit dans le second, en tirant profit des déjections de poissons comme nutriment pour les plantes, qui purifient alors l’eau. L’aquaponie présente l’avantage d’être un écosystème circulaire.

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Source : aquaponie.net

Autre solution, le palissage. Cette technique a connu de beaux jours, notamment dans le quartier des murs à pêches de Montreuil, et connaît aujourd’hui un retour en grâce. Elle permet de cultiver le long des pignons aveugles, ou de murs dédiés à cette pratique, des fruits qui nécessitent en temps normal beaucoup d’espace et de terre, et accessoirement de donner aux arbustes des formes esthétiques.

Les murs à pêches de Montreuil, patrimoine agricole menacé

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En grimpant le long de murs ou de tuteurs, les fruits ou légumes cultivés ainsi vont chercher le soleil et s’acclimatent d’un manque d’espace normalement préjudiciable.

Le palissage a parfois pour simple objet de doubler la rentabilisation de l’espace par l’esthétique, lorsqu’il se fait paysager.

A Malaunay, la paroi végétalisée d’une chaufferie biomasse

Source : L. Da Piedade

Les vertus insoupçonnées de l’agro-foresterie

L’agroforesterie désigne les pratiques associant arbres, cultures et/ou animaux sur une même parcelle.

L’arbre est un maillon clé de la production agricole : durant toute sa durée de vie, par sa croissance ou les feuilles qu’il perde, l’arbre contribue à la fertilisation des sols par l’apport de matières organiques et de l’azote.

Ainsi, l’introduction raisonnée et planifiée d’arbres dans les exploitations, si elle n’est pas une solution miracle, permet-elle de diversifier la gestion des parcelles, de restaurer la fertilité d’un sol pollué, d’optimiser les ressources et l’espace, de stocker du carbone…

L’éco pastoralisme et la place de l’animal de ferme en ville

L’éco pastoralisme, qu’on trouve parfois sous l’appellation d’éco pâturage, ou de broutalisme (cette dernière définition étant un clin d’œil au mouvement architectural brutaliste), est une méthode écologique d’entretien des espaces naturels urbains par le pâturage d’animaux herbivores, principalement des ovins.

Permettant de diminuer les coûts de gestion et d’entretiens, de réduire les déchets verts et les nuisances sonores, mais aussi de maintenir une flore diversifiée et de renoncer aux produits chimiques, l’éco paturage se développe depuis 2012, particulièrement en région parisienne. Des collectifs de bergers urbains se créent. La présence animale est appréciée des habitants, qu’il s’agisse des enfants ou des personnes âgées.

Des bergers urbains en pleine transhumance

Bergers Urbains

A cela, on peut ajouter la présence de plus en plus fréquente (et parfois encouragée par les municipalités comme à Châteauroux) de poules, qui présentent le double avantage de produire des œufs et de pouvoir se nourrir des déchets organiques produits par les ménages.

Enfin, n’oublions pas les ruches, qui prennent souvent place sur les toits pour éviter les nuisances et profiter des vents, et permettent la production de miel et le maintien de la biodiversité.

Des formes marginales d’agriculture urbaine

Enfin, de manière plus marginale, on trouve également dans les villes de plus en plus de vignes (comme c’est le cas notamment sur les flancs de la Costière au Havre, grâce à une initiative privée) et de cultures de champignons, lorsque les conditions d’humidité et d’obscurité sont réunies (dans des caves, des friches industrielles ou religieuses).

La permaculture, un mouvement de pensée plus qu’une technique de production

La permaculture est une démarche éthique visant à construire des habitats humains durables en imitant le fonctionnement de la nature.

Concept toujours mouvant, développé par David Holmgren dans les années 70, et adaptable aux lieux où elle s’applique, elle intègre différentes disciplines comme l’écologie, la rénovation urbaine, l’agriculture et la conservation d’énergies.

La permaculture urbaine a pour objectif de changer la relation de la population à l’urbain en incluant les écosystèmes pour participer à un changement des modes de vie, limitant la consommation des ressources et énergies. Elle peut se faire dans tous les types d’espaces de la ville qui sont peu exploités comme les espaces privés de type jardin, balcons ou des toits ; et les espaces publics de type espaces verts ou de voiries, mais aussi par la mise en place de forêts-jardins, ou de parcelles d’agroforesterie.

La permaculture en ville est un moyen de subvenir aux besoins alimentaires tout en utilisant des ressources présentes en ville c’est-à-dire le compost, les déchets verts provenant des jardins.

L’agriculture urbaine, une réappropriation informelle

Il existe également des techniques moins institutionnelles, plus informelles, telles que le mouvement des Incroyables Comestibles ou de Guérilla Jardinière, qui s’installe dans les interstices ou les friches, de manière clandestine, pour agrémenter les villes et sensibiliser aux questions d’autonomie alimentaire.

A quoi sert l’agriculture urbaine ?

La multifonctionnalité est propre à l’agriculture urbaine.  Reposant sur la commercialisation des produits, ou sur la pédagogie, en pleine terre ou hors-sol, les différents types d’agriculture urbaine présentent une palette de fonctions en lien avec les besoins des villes : approvisionnement alimentaire, lien social, emplois locaux, biodiversité, trame verte…

La fonction alimentaire

L’approvisionnement alimentaire des villes françaises est très dépendant de l’extérieur, que ce soit des exploitations périurbaines ou de l’importation. Le développement des circuits courts constitue la contribution la plus remarquable, même s’ils ne fournissent que quelques pourcents des produits consommés Les jardins collectifs, quel que soit leur mode de gouvernance, peuvent aussi participer à l’alimentation, en particulier d’un point de vue qualitatif.

Les recherches montrent que les pollutions du sol et de l’air, risques fréquemment évoqués, peuvent exister, même si ce risque est souvent faible.

Les fonctions sociales et éducatives

Certaines fermes urbaines ou périurbaines ouvrent leurs portes au public (ferme pédagogique, cueillette, etc.) et favorisent le lien entre producteurs et consommateurs (Amap, cueillette, etc.).

Les interventions en milieu scolaire se développent, qu’il s’agisse de sensibilisation ou de participation (potager scolaire…). Les jardins collectifs sont également l’occasion de partager autant le savoir que le faire, et surtout de re-créer du lien parmi les habitants, les usagers.

La fonction économique

La création d’emploi local intéresse évidemment les collectivités. Si l’emploi agricole est en général saisonnier, l’agriculture urbaine recourt fréquemment à de l’emploi en insertion, ou à des stagiaires et services civiques, qui constituent déjà un petit pôle local d’emploi, ou servir de tremplins pour des reconversions professionnelles.

La rentabilité économique est quant à elle très variable selon l’orientation ou non vers un système marchand, mais les retours d’expérience ne sont de toute façon pas assez nombreux et anciens pour pouvoir juger de la viabilité économique des projets d’agriculture urbaine, qu’ils soient high-techs ou low-techs.

La fonction environnementale

La diversification des cultures et des modes de production présente un grand intérêt sur le plan de la biodiversité et du recyclage de déchets organiques issues des cantines, de la restauration, etc.

Par ailleurs, l’agriculture urbaine a des externalités positives non négligeables : stockage de l’eau par l’agriculture sur les toits, réduction des îlots de chaleur urbains et, plus globalement, adaptation au changement climatique.

L’agriculture urbaine en quelques chiffres

Trois exemples contrastés d’agriculture urbaine

On recense de nombreux projets d’agriculture urbaine dans le monde, les enjeux climatiques, environnementaux et sanitaires aidant au développement de ces pratiques.

Paris

Paris met en place une politique publique ambitieuse et participative de végétalisation des quartiers, mais aussi d’exploitation des toits et des multiples espaces verts de la capitale en soutien aux initiatives de plus en plus nombreuses d’associations ou de collectifs d’habitants.

L’est parisien est particulièrement bien couvert par ces associations, qui s’approprient les espaces résiduels et les espaces végétalisés pour travailler à la fois sur les vertus sociales, environnementales et alimentaire de leurs projets.

A Paris, une manifestation du Permis de Végétaliser

Deux autres métropoles mondiales nous semblent en revanche apporter un éclairage intéressant sur l’agriculture urbaine aujourd’hui.

Détroit

Détroit, depuis les années soixante, a subi de plein fouet les récurrentes crises économiques, financières et urbaines survenues ces dernières décennies aux Etats-Unis, et est désormais considérée comme une, sinon « la », ville en décroissance – shrinking city en version originale. Le départ massif d’usines, et de résidents, a causé l’apparition de nombreuses friches et d’espaces résiduels où la nature a spontanément repris ses droits.

Detroit a transformé ses faiblesses en opportunités

L’agriculture urbaine s’y est donc très tôt développée, impulsée par des habitants paupérisés, qui y trouvaient là à la fois un support de lien social de voisinage, mais aussi un moyen de subsistance. Depuis plus de vingt ans les projets d’agriculture urbaine s’y multiplient : on compte désormais plus de 1400 fermes urbaines, et le taux de chômage, est passé de 27 à 10% en moins de dix ans, grâce aux savoir-faire acquis et aux revenus dégagés.

Les terrains ont pris de la valeur, une solide communauté bâtie autour des valeurs et des projets s’est constituée, le taux de criminalité a chuté, et l’image de Détroit est aujourd’hui associée à l’agriculture urbaine comme elle l’a été à l’industrie automobile au XXè siècle.

Ce sont là les fonctions alimentaire, économique et sociale qui prédominent.

Montréal

La ville de Montréal comme celle de Paris s’est engagée dans une stratégie de résilience urbaine, au sein notamment du réseau 100 Resilient Cities . Au cœur de la politique publique montréalaise depuis les années soixante-dix, l’agriculture urbaine prend des accents communautaires (on estime aujourd’hui que 30% des montréalais cultivent d’une manière ou d’une autre une des 8500 parcelles) et technologiques.

Entre novembre et avril, la majorité des espaces extérieurs voués à l’agriculture devient inutilisable en raison des rigueurs hivernales. Il n’est donc pas étonnant que ce soit là, à Montréal, que la première serre urbaine juchée au sommet d’un immeuble a vu le jour. Les fermes Lufa délivrent aujourd’hui près de 1000 paniers de produits frais par semaine, cultivés grâce à la technique hydroponique, à l’éclairage LED et à un système de chauffage au gaz l’hiver.

Les fermes Lufa, une autre vision de l’agriculture urbaine

Au ras du sol, Montréal est également considérée comme une des villes les plus vertes du monde, notamment grâce à son réseau de huit grands parcs représentant près de 1700 hectares de végétation et à ses rues végétalisées. La métropole canadienne privilégie donc les aspects environnementaux, économiques et sociaux.

Ces trois expériences différentes, chacune partant des opportunités offertes par le terrain, apportent un éclairage important nous permettant dès lors d’appliquer à notre terrain d’étude les formes d’agriculture urbaine les plus pertinentes.

La politique écologique et environnementale sur le territoire havrais

Le 13 octobre 2014, le Ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et de la Forêt promulguait une loi avec quatre axes prioritaires d’actions à mener, centrés sur l’aspect patrimonial : « la justice sociale, l’éducation alimentaire de la jeunesse, la lutte contre le gaspillage alimentaire, […]et la mise en valeur de notre patrimoine alimentaire. ». Son ambition y est plus détaillée dans le Programme National de l’Alimentation (PNA),«La politique publique de l’alimentation doit être ambitieuse, pour répondre aux enjeux et aux attentes des citoyens, des acteurs économiques et des consommateurs, tout en restant réaliste et pragmatique ». A l’échelle de l’agglomération et du Havre, on retrouve cette ambition du PNA inscrite dans le projet de « Toile Alimentaire Locale ». L’enjeu est de localiser les acteurs jouant un rôle dans la dynamique alimentaire locale (producteurs, transformateurs, transporteurs, distributeurs et consommateurs). Dans le but, d’identifier les flux alimentaires existants entre eux pour défendre et soutenir une agriculture périurbaine « adaptée à ce contexte particulier qui lui impose des contraintes (foncières) mais qui lui offre aussi des opportunités économiques ».

Elle s’est dotée d’une feuille de route qui se décline dans quatre objectifs parmi lesquels :

  • Préservation du foncier agricole
  • Soutien aux filières locales
  • Accompagnement aux changements de pratiques
  • Connexion entre le monde urbain et le monde agricole

Ces politiques locales doivent permettre à tou-te-s l’accès à une alimentation de qualité, et de développer une économie alimentaire locale, notamment par la mise en place d’Espace Tests Agricoles et la mise à disposition de parcelles appartenant à la collectivité pour le fauchage et le pâturage. L’intercommunalité s’est saisie de cette compétence pour jouer un rôle d’intermédiaire et d’interlocuteur auprès des agriculteurs, et les mettre en dialogue.

Cela a conduit l’ex-communauté d’agglomération, appuyée par l’Agence d’Urbanisme de la Région Havraise (AURH), à développer, sur le modèle de la toile industrielle de Dunkerque, une « toile alimentaire », carte interactive qui « permet d’appréhender le système économique alimentaire du territoire. Son analyse vise notamment à identifier les connecteurs manquants et favoriser l’émergence d’opportunités économiques »

Le Fonds d’Initiative Locale pour l’agriculture permet de financer des projets et des investissements d’agriculteurs locaux dans les domaines de l’alimentation en circuits courts, de projets d’agriculture durable et la pédagogie et le tourisme à la ferme.

Enfin, depuis 2017, la municipalité a mis en place, au travers de sa politique Le Havre Nature, différents appels à projets, pour accompagner le développement d’initiatives citoyennes de verdissement de la ville, avec une visée de développement de lien social et d’appropriation de l’espace public. Elle accompagne des projets tant d’aménagement paysager que des jardins partagés, et met en place, de son côté, des réponses aux enjeux de reconquête de la biodiversité et aux enjeux environnementaux, via de l’éco-pâturage

Un projet parmi d’autres : les jardins du perrey

Porté par des habitants, du quartier mais pas uniquement, utilisant les outils numériques pour s’organiser et le système D pour s’équiper, le projet des Jardins du Perrey vise à occuper une bande de terre désaffectée au coeur d’un quartier résidentiel de front de mer. Depuis 2 ans, ils plantent légumes et aromatiques, et embellissent utilement ces carrés de terre, sans autorisation préalable, mais avec la volonté de partager autant les tâches que les fruits de leur travail. De manière générale, l’engagement des citoyens dans le verdissement de leur espace de vie est majoritairement présenté comme un vecteur d’émancipation, et l’expression d’une revendication du droit à la ville.

L’enjeu est de renouer avec l’idée d’une ville comestible, où chaque espace vert a une utilité autre que d’être regardé, où chaque espace public laisse place à une appropriation collective et non exclusive, où les espaces « délaissés » ne le sont plus et font l’objet d’une valorisation comestible.

En s’appropriant et en entretenant un interstice délaissé, le citoyen devient ainsi co-producteur d’espace public autant que de service public. Représentant moins une transgression de la loi qu’une « ruse », on pourrait rapprocher «Les jardins du Perrey» du hacking, ce bricolage ludique, exploitant les vulnérabilités d’un système dans le but enthousiaste de le dépasser, au même titre que les Guérillas Jardinières ou le Mouvement des Incroyables Comestibles.

(c) Anna Dru

Ce jardinage «tactique» s’inscrit dans le mouvement de renaissance des Communs. Les communs sont définis par trois critères :

– une ressource partagée

– une communauté d’utilisateurs et de producteurs liés par des droits, des obligations réciproques, et des valeurs partagées

– un système de gouvernance souple, impliquant l’ensemble des parties prenantes

Ni public, ni privé, le commun est une expérimentation, à des échelles différentes d’une auto-organisation, qui met en pratique la responsabilité citoyenne dans la ville. La naturalisation récente des villes est autant le but que l’origine de nombreux Communs.

Devant le succès du projet, le collectif a répondu à l’appel à projets Nature en ville lancé par la municipalité pour transformer en potager urbain permacole et ouvert à tous-tes, le triangle vert à l’angle de l’avenue Foch et du Boulevard François 1er. Cette nouvelle visibilité et le changement d’échelle du projet s’accompagnera de la contrainte de devoir donner au lieu un aspect paysager fort, d’entretenir esthétiquement l’espace, de faire grandir le collectif. C’est une graine semée de plus vers une ville résiliente, un maillon supplémentaire de la toile alimentaire, issu des citoyens, à l’intention de tous, et encouragé par la collectivité.

Pour aller plus loin : http://www.revuesurmesure.fr/issues/natures-urbaines-et-citoyennetes/la-ville-comestible

Court traité de résilience urbaine

Au cœur des valeurs qui constituent le paradigme de Dernier Kilomètre se trouve le concept de ville résiliente. La résilience caractérise en premier lieu la capacité d’un matériau à résister à un choc, d’un organisme à dépasser un traumatisme et par extension la capacité d’un organisme à surmonter de profonds changements.

Un organisme parfaitement adapté s’éliminerait à la moindre variation du milieu. Par bonheur, la souffrance et la frayeur lui offrent la survie.

B. Cyrulnik, L’ensorcellement du monde, Odile Jacob

Si le concept de résilience urbaine a fait florès ces dernières années, c’est en réponse à la multiplication de catastrophes naturelles subies par des aires urbaines à travers le monde : tsunami, inondations, tremblements de terre, éruptions volcaniques… et à la nécessité de penser des villes qui soient en mesure de retrouver un fonctionnement le plus normal possible le plus rapidement possible à l’issue de ces évènements tragiques.

Si cette notion est importante, elle est significative d’une vision « court-termiste » de la ville, et d’un penchant à panser des plaies qu’on imagine inévitables, à réparer des erreurs passées d’aménagement ou d’anticipation. L’on sait également – et malheureusement -, aujourd’hui, que la reconstruction, physique et sociale, d’un territoire après une catastrophe est positif pour la croissance du PIB.

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Il semble néanmoins primordial et prioritaire de préparer nos villes à un plus grand traumatisme, moins spectaculaire, moins immédiat mais bien plus conséquent pour leur devenir. On sait en effet qu’on se dirige inéluctablement vers une raréfaction de ressources non renouvelables, que ce soit le pétrole mais aussi les métaux rares. L’urbanisme résilient se doit donc de mettre en place dès aujourd’hui une ville qui soit capable de fonctionner sans ces précieux (et encore indispensables) apports, mais qui dans le même temps, par une indépendance accrue, un fonctionnement low-tech, sobre et résilient, ralentisse la raréfaction programmée de ces ressources. 

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Quelques pistes

  • Penser une ville marchable et cyclable et organisée pour faire la part belle aux déplacements ne nécessitant aucune source d’énergie extérieure à l’énergie humaine.
  • Organiser la toile alimentaire du territoire pour permettre l’autonomie des villes sur le plan de la production et la distribution de biens alimentaires.
  • Favoriser la modularité des espaces pour limiter la construction à tout crin, et réhabiliter les friches et les bâtiments usés.
  • Dés-écraniser l’information, et plus globalement, désintoxiquer la ville du recours à la technologie pour privilégier un urbanisme open-source et participatif.
  • Permettre le retour de la nature en ville.
  • Développer l’autonomie énergétique et un égal accès aux ressources (l’eau, notamment).

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Ce ne sont là que quelques idées directrices de ce que sera une ville résiliente et post-carbonée. Tout cela devra se faire bien entendu dans un esprit de démocratie le plus complet et transparent possible, en rendant les citoyens, habitants et usagers de la ville acteurs des décisions, des choix, des débats et de la production des espaces, permettant l’émergence d’un urbanisme des communs.

 

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Il faut ajouter à cela le risque d’une montée des eaux – liée au choc climatique – condamnant une partie des villes littorales et fluviales à la submersion. Mais, assez d’angoisse pour cette fois : le devenir de nos villes est entre nos mains, et il sera résilient si nous nous y prenons dès maintenant ! 

 

[Archives] Densifier : pour quoi faire ?

Une fois n’est pas coutume, un texte sorti de la malle d’archives, et co-écrit en 2013 (déjà!) avec la complicité de Frédéric Denise, Christophe Ondet, Cynthia Toupet et Anne-Isabelle Veillot. Il y aurait sans doute à redire, mais c’était une première approche intéressante !

 

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La densification des villes est une réponse naturelle au véritable fléau qu’est l’étalement urbain. Cet objectif de densification repose sur le constat que plus les villes sont denses, moins elles sont énergivores par habitant. Mais ce constat n’autorise pas à penser que la densification est la seule réponse à toutes les difficultés que connaissent actuellement nos villes, d’autant plus que ce sont les aires urbaines déjà surpeuplées et déshumanisées qui sont concernées. Cette densification n’est-elle pas un prétexte à tous ces projets de tours qui fleurissent sur les nœuds des réseaux de transport ? Il ne sert à rien de densifier si les urbains sont obligés de parcourir de longues distances pour aller travailler et faire leurs courses. La densification devrait avant tout viser aux rapprochements des fonctions d’habitat, de travail, de loisir, d’éducation et d’approvisionnement afin de limiter les déplacements. Faut-il pour cela construire toujours plus, et plus haut ?

Les tours, des impasses verticales

Pourquoi refuser ces projets de tours, aptes à limiter le mitage du territoire et contribuer à ce rapprochement des fonctions ? Est-ce parce qu’elles sont le symbole arrogant du capitalisme triomphant ? Pas seulement.

Une tour, en réalité, c’est une impasse… verticale. Ça ne va nulle part, sauf à vouloir se jeter du haut. Un truc désespéré. Les promoteurs, les multinationales, les urbanistes et les architectes sont prêts à se laisser convaincre par des arguments fallacieux pour justifier leur mégalomanie dépassée. Pourtant, une tour végétalisée, bardée de panneaux photovoltaïques et surmontée d’éoliennes, c’est quand même bien, non ?! C’est pire. C’est comme un 4×4 électrique peint en vert. Un monstre hybride et absurde, déguisé pour polluer en cachette, et inefficace par rapport aux enjeux énergétiques à venir. Car énergétiquement, c’est un désastre. Tous les efforts écolo-technologiques ne rembourseront jamais le gouffre que représente l’énergie nécessaire pour construire un gratte-ciel, l’entretenir et, un jour, le déconstruire. Bâtir un mètre carré à cent mètres de hauteur dépense dix fois plus d’énergie qu’au sol. Le gâchis de matériaux est écœurant. Pour une hauteur proportionnelle, la surface est au carré, le volume au cube ! Voyez la différence entre un éléphant et un chat : pour avoir les yeux quinze fois plus haut il sera trois milles fois plus lourd ! De plus on ne peut pas construire de tours en terre, en bois, en paille, en déchets recyclés. Non il faut du très solide et de l’insoutenable : du béton et de l’acier. Ensuite, l’énergie pour son fonctionnement est dans les mêmes proportions : ascenseurs, éclairage, ventilations, déperditions en tous genres.

Et si on recherche la densité, ce n’est pas le meilleur moyen. En effet un centre urbain historique est plus dense en habitants qu’un quartier vertical composé de tours, car celles-ci doivent respecter entre elles des distances importantes, proportionnelles à leur hauteur. Quant à la problématique de la lutte contre l’étalement urbain, soyons clairs : ce n’est pas avec des gratte-ciels que nous allons faire revenir en ville les habitants des lotissements périphériques. Il vaudrait mieux travailler pour faire de ces nouveaux territoires péri-urbains des lieux de vie à part entière, ouverts et autonomes. Car nous n’allons pas en plus, pour lutter contre l’étalement urbain, raser ces quartiers tout neufs ! Ce n’est donc pas l’habitation qu’il faut densifier mais les fonctions, les échanges locaux et les liens.

Priorité à la relocalisation

Mais au-delà de la polémique sur les tours, ne devons-nous pas réinterroger cet objectif de densification ? N’est-il pas incompatible avec la nécessaire transition de nos territoires urbains ? La recherche d’une plus grande autonomie alimentaire des villes par le développement d’une agriculture urbaine, de la production à l’échange ne pourra fonctionner qu’avec une densité modérée; une juste proportion entre nombre d’habitants et surface cultivée, en recyclant les espaces immenses dédiés à l’automobile. A cet objectif de densité, signe d’une compétition entre territoires, nous préférons la (re)localisation, et la reconquête par les citadins des espaces publics, démarchandisés pour accueillir les activités et les échanges entre des habitants ayant retrouvés leur autonomie de production : lieux festifs, espaces de gratuité, foires permanentes d’échange d’objets et de savoirs entre habitants.

Car la (re)localisation doit être pensée avant la densification. C’est par la localisation que les différents territoires trouveront cette autonomie, nécessaire pour diminuer les transports intempestifs : agriculture et manufactures en tous genres, en prélevant la matière première dans le recyclage de leurs propres déchets. Après, seulement, si elle s’avère nécessaire aux territoires en accroissement démographique, on peut alors imaginer leur densification. Et celle-ci pourra être obtenue en construisant le moins possible, par la reconversion des futures friches urbaines que constituent en quantité phénoménale les parkings, les garages, les centres commerciaux. S’il faut densifier sans construire, c’est aussi par la diminution de la taille des logements, permise par la reconquête de l’espace public et la mutualisation de fonctions telles que buanderies, ateliers de bricolage, lieux de réception, etc. créant ainsi, par la même occasion, les conditions d’une croissance des liens entre voisins d’un même quartier.

Les tours, et plus globalement la densification des villes, ne sont donc pas la bonne solution à l’étalement urbain ou à la crise énergétique. La solution est plus complexe car elle ne s’inscrit pas dans le paradigme économique porté par le capitalisme. Il faut au contraire dé-penser ce système. Nous devons densifier sélectivement le bâti existant, certes, mais aussi le rénover et l’isoler, et surtout repenser nos déplacements et, plus en général, nos modes de vie.

 

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[Compte-rendu] La ville d’hier a t-elle un avenir ?

La ville d’hier a t-elle un avenir ? Vagabondage dans  la pensée urbaine de Thierry Paquot, philosophe, à l’occasion sa conférence à Rue de l’Avenir, jeudi 11 janvier 2018, et de la sortie en librairie du Dicorue, son dernier ouvrage sensible, poétique, critique et inspiré.

« Je m’oppose à l’adjectif durable. Je suis contre la ville durable. Certaines villes ont trop duré. Dubaï, par exemple : qu’elle crève ! »

Thierry Paquot n’est pas géographe. Il n’est pas architecte, pas urbaniste, ni élu de la République ou aménageur, mais il est un peu tout ça à la fois (sauf élu). Thierry Paquot est philosophe, s’intéresse depuis de nombreuses années à l’objet ville, à la question urbaine, et particulièrement aux gens qui la peuplent. L’homme a connu Henri Lefebvre, Bernard Charbonneau, s’entretient avec Jan Gehl, Françoise Choay, édite Alberto Magnaghi, et sa parole est libre. Il en a fait profiter son auditoire (on regrettera l’absence relative de la jeunesse dans la salle) pendant près de deux heures, à l’occasion du trentième anniversaire de l’association Rue de l’Avenir.

La question introductive à son discours – la rue a t-elle une avenir? – il n’y répondra pas vraiment. A la place, T. Paquot opère ce qu’il appelle une approche rétro-prospective, c’est à dire effectuer d’abord un retour historique passionnant sur les origines de la ville et de la rue, avant de poser les bases d’une réflexion collective sur le devenir de l’urbain. En bon citadin, il déambule, traverse, s’arrête et observe: l’éloquence, l’érudition et l’humour de Thierry Paquot surgissent alors au détour d’anecdotes personnelles ou de précisions historiographiques. Tentons malgré tout d’ordonner (qu’il m’en excuse) et de synthétiser son propos (avec les approximations que cela peut engendrer).

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Petite histoire de la rue…et du piéton

L’apparition de la rue précède celle du piéton, mais ne coïncide pas nécessairement avec la naissance de la ville, bien plus ancienne. Certains sites urbains très anciens, n’ont pas de rue (la communication se fait par les toits, et les maisons donnent sur les champs). Et si les premières villes, il y a 6000 ans, sont dès le départ pensées en réseaux puisque « filles du commerce »,  les rues n’y sont que des lieux de circulation.

Dans la lignée de Françoise Choay, Thierry Paquot pense la ville, et donc la rue, comme un processus dynamique, le fruit d’une histoire. Or, l’histoire montre que la rue ne succède à la place comme lieu de déambulation ou de rencontres que très tardivement. Si le piéton n’existe pas dans la Rome ou la Grèce antique, la rue du Moyen-Age n’est elle qu’une extension de la maison : le commerçant y place ses étals. L’Age Classique élargit la rue pour faciliter les parades et défilés, naturellement exacerbée par l’urbanisme Haussmannien (on y reviendra) pour en faire un outil de régulation.

Le piéton n’apparait réellement qu’à la fin du XVIIIè siècle avec la réapparition du fantassin, ce soldat à pied, sorte de prolétaire de l’armée. Rapidement les aristocrates vont descendre de leur chaise à porteur ou de leur carrosse et profiter de la ville en marchant, sur conseil médical, pour se mettre en appétit ou faciliter la digestion. La ville devient alors un spectacle, on peut enfin marcher sans se déclasser socialement. C’est le début, en l’absence de règles formelles, des conflits d’usages. C’est aussi l’époque de l’émergence des trottoirs, des bancs, de la fontaine publique, des poubelles, des kiosques, des venelles et autres passages, mais aussi de l’amélioration de la qualité des chaussures, de la podologie, des cours de gymnastique…

 

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La ville, la campagne et le cosmos

L’époque marque aussi « l’invention » de l’urbanisme en tant que discipline par le catalan Ildefons Cerda. Ingénieur inspiré par Haussmann, il théorisera, à la suite de son remarquable travail sur l’extension de Barcelone, l’urbanisme (urbanizacion en version originale) comme la « science » qui pense le mouvement et le repos.

Plus au nord, et un peu plus tard, Camillo Sitte écrit sur la stadtebau, littéralement l’art de la ville, qui sera popularisé chez les francophones par Charles Buls, bourgmestre de Bruxelles,  qui avait une sainte horreur des lignes droites et du frontage, typiques de Paris, y préférant la surprise et la diversité, qu’on retrouve un peu partout à Bruxelles aujourd’hui.

Thierry Paquot parle également longuement des cités-jardins d’Ebenezer Howard, de la polémique entre Mumford et Le Corbusier, de l’apport de Jane Jacobs, comme en écho à son propos liminaire, où il rappelait l’inconvenance de la distinction ville-campagne, développée par le productivisme (terme qu’il préfère à la Révolution Industrielle). Distinction qui n’a pas plus lieu d’être aujourd’hui que la campagne est un espace exploité et colonisé par la ville autant qu’indispensable à son développement, qu’elle n’était pertinente en 1962 lorsque Placide Rambaud parlait déjà de l’urbanisation des mœurs et des rythmes à la campagne.

Et de rappeler enfin que les villes de l’empire romain étaient toutes « pensées » selon le même plan, inspiré des Etrusques, avec le cardo (axe nord-sud) et le decumanus (axe est-ouest), à la croisée desquels se trouvait le forum. Ce mythe à l’origine des pans hippodamiens, en miroir à la cosmogonie des civilisations concernées, a cédé sa place au seul mythe de la rationalité économique, avec les aléas qu’on lui connaît.

 

 

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Demain la rue ?

Bien sûr, la ville comme la rue ont un avenir. La question sous-jacente est de savoir lequel. Thierry Paquot apporte alors quelques éléments de réflexion.

Repenser la ville et la rue ne pourra se faire sans repenser l’auto(im)mobile – rappelant qu’un véhicule nécessite environ 8 places de stationnement pour pouvoir s’acquitter de tous ses déplacements (eux-même ne représentant que 5% de son temps de vie), et redonner charme et tranquillité aux rues en replaçant les déplacements piétons et cyclistes au cœur des politiques d’aménagement.

La question de la rue est indissociable à la fois de la cause des enfants et de celle des femmes, à l’échelle planétaire, puisque l’urbanisation ne connait pas de frontières. Pour les sans-abris, également, le sujet d’une réorientation des financements est posé : pourquoi financer des commissions et groupes de travail plutôt que de leur attribuer ces fonds directement, en proposant par exemple une aide à l’autoconstruction, qui aurait également  des vertus d’insertion professionnelle? Il faudra quoi qu’il en soit mettre un terme à l’urbanisme hostile et se battre, coûte que coûte et aménagement après aménagement, pour une ville inclusive

Poser les conditions d’un retour de la nature en ville pourrait passer par un hommage à la toponymie: Thierry Paquot propose ainsi de planter, dans chaque rue au nom fleuri , l’arbre ou la plante correspondant (des lilas rue des lilas, etc) ; mais aussi par le respect de la chronotopie de chaque espèce. L’éclairage au sodium, par exemple, dont sont si friandes les communes pour mettre en lumière leurs monuments est une catastrophe écologique, qui conduit à la disparition du lichen (marqueur biologique pertinent de la survie des écosystèmes naturels en ville).

Autre enjeu décisif, la marchandisation de l’espace public, dont les frontières avec l’espace privatisé et approprié s’amenuisent et s’effacent. Pour preuve, la pratique émergente (mais pas si récente) des publicités éphémères sur le trottoir, ou l’installation dans le paysage des gated communities (dont l’une des conséquences serait l’éclatement de la sociabilité et les « crises de voisinage ») et des rues privées.

Thierry Paquot passera enfin rapidement (trop, sans doute) sur les travers de la #SmartCity (apologie a-critique des TIC), et du tourisme, qui conduit à l’uniformisation des capitales, et des centre-villes dans le monde entier, ce qu’il appelle joliment « l’effacement de l’ailleurs » (peut-être aurais-je un jour l’occasion de vous raconter son anecdote sur les tapas à Barcelone!)

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A l’exception de sa célèbre charge contre les gratte-ciel et leur monde, Thierry Paquot aura, pendant deux heures, fait le tour de ses marottes, de ses positions tranchées sur l’urbain – mais certainement pas de sa pensée. Un pur régal dont on aurait aimé qu’il se prolonge encore toute la nuit…

En librairies : Dicorue, Vocabulaire ordinaire et extraordinaire des lieux urbains, CNRS Editions, 2017

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Et puisque Jane Jacobs, née en Pennsylvanie, grande penseuse de l’urbain et ardente défenderesse de la ville intense, fut un des fils rouges de l’intervention de Thierry Paquot (et que les Eagles de Philadelphie viennent de remporter leur premier Superbowl), visitons donc ses rues, la temps d’une chanson…

 

 

Smart Cities ou Ville Open-source ? Ville agile, ville intelligente

Trois semaines se sont à peine écoulées en 2018 que l’un des challengers au mot de l’année a pris une avance considérable. Pas un jour en effet sans que ne soit abordée la #SmartCity. Smart City, vous dites ?

Wikipédia la définit comme « une ville utilisant les technologies de l’information et de la communication pour « améliorer » la qualité des services urbains ou encore réduire ses coûts. » On notera que l’amélioration est sujette à guillemets. Ailleurs sur les internets, dans des espaces numériques moins objectifs, on peut lire « optimisation », « bien-être », « ambition », « évolution », service », bref un champ lexical hagiographique.

 

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Passion étymologie

Et pourtant, la #SmartCity, cette « domotique » urbaine, est déjà sous le feu des critiques : elle serait un outil de surveillance (France Culture y consacrait même récemment une émission plutôt…angoissante), ou bien ontologiquement inégalitaire.

On traduit d’ailleurs  trop facilement « smart » par « intelligent-e ». Si connectée rend plus justice à la réalité d’une #SmartCity, le terme est certainement moins vendeur. Et l’étymologie nous apprend beaucoup plus sur le choix de ce terme. Smart dérive en effet du vieil anglais smeortan, dont le sens originel est causing sharp pain, autrement dit qui cause une douleur aigüe. Étonnant non ?

 

Aussi, propose-je le terme de maligne, autant dans son sens de ruse, d’astuce que de malveillance.

Je ne suis pas moi-même, on l’aura compris, un fervent défenseur de la Smart City. Bien sûr, elle a des vertus potentielles, mais deux problèmes me semblent insurmontables :

  • La #SmartCity s’est imposée dans nos vies sans aucun débat démocratique. Autant les données utilisées (à qui appartiennent-elles), que leur usage, et les outils qui vont de pair. Y a t-il eu un débat démocratique sur les compteurs Linky rendus obligatoires ? La haute technologie, quand bien même serait-elle open source, n’est ni conviviale, ni démocratique – elle nous rend dépendants d’elle-même et entrave l’autonomie.
  • Et puis, il y a sa faiblesse principale : qui dit #SmartCity dit outils numériques. Or, face à la problématique de raréfactions des ressources (on parle souvent du pétrole, en négligeant trop souvent la question des terres rares, et l’impact du réchauffement climatique sur les fermes de serveurs informatiques, entre autres), l’avenir, du moins l’avenir « durable », n’est pas à la technologie – ou alors à un retour des low-tech guère compatible avec une gouvernance numérique de la ville.

 

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Dès lors, la #SmartCity ne me semble pas « intelligente ». Il en va pour moi de la ville comme de la personne humaine : l’intelligence c’est aussi et surtout une question d’agilité (particulièrement au sens d’adaptation à son environnement – elle est donc situationnelle), de bienveillance (inclusive, équitable, sobre) et de résilience, capable à la fois de se relever d’un traumatisme comme d’anticiper en douceur les changements à venir – le tout démocratiquement.

Une ville intelligente ce serait donc ça : une ville qui se réinvente, à coups d’initiatives citoyennes, de projets low-tech  à basse entropie, d’économie circulaire, de DIY ; une ville, au final, open-source, aux codes ouverts à tous, modifiable et transposable.

 

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Quelques exemples de ville Open-Source

Bourg-palette

C’est ici que les arbres viennent se réincarner. Si Bourg-Palette est le village de départ des joueurs de Pokemon, elle est aussi, désormais, cette chouette métropole où on l’on pratique le détournement de palettes de transports en mobilier d’intérieur et de plus en plus en mobilier urbain. Mais, victime de son succès, non seulement Bourg-Palette a vu sa démographie exploser et son centre-ville se gentrifier mais surtout son activité économique est mise à mal par la demande trop pressante.

 

 

 

 

Hacker Valley

Hacker Valley est l’agglomération qui s’est construite autour du coeur historique de Bourg-Palette. Hack Valley est le centre névralgique de l’innovation et du détournement, qui applique les idéaux de sa ville-centre à l’ensemble de la fabrique urbaine. Ici, tout le monde résiste. On a laissé les caméras de surveillance s’installer pour mieux les dénoncer, on a rhabillé les cabines téléphoniques en bibliothèques plutôt que de les mettre au rebut, et les idées comme les modes d’emploi se diffusent librement.

 

 

Guerilla Jardiland

Non loin de là, Guerilla Jardiland se veut une ville verte, défendant la droit à la terre, refusant de participer à l’hégémonie d’une civilisation hors-sol.  Commune indépendante (pour échapper à la législation française) et capitale auto-proclamée des Incroyables Comestibles, on y jardine librement le moindre espace disponible, plantant (et récoltant) au gré des saisons et des envies de quoi embellir et nourrir la ville. La légende veut que les arbres sont heureux à Guerilla Jardiland, ayant tout l’espace pour étendre leurs racines et leurs couronnes, et que le bitume, jaloux de l’attention portée à la flore, se fissure de lui-même pour apporter aux guérilleros un nouveau terrain de jeu.

 

 

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Il existe bien d’autres villes open-source , mais aucune n’est aussi réelle que Detroit. Incarnation douce-amère des villes en décroissance (qui feront l’objet d’une publication prochaine ici-même), Detroit est aujourd’hui un laboratoire urbain, synthèse concrète des urbanités parcourues au-dessus, théâtre d’expérimentations sur la résilience d’une grande ville, l’agriculture urbaine, la débrouille et la participation citoyenne réelle.

Detroit, l’anti-smart city, mais ville open-source archétypale !

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City of dreams