DISTANCIATION SOCIALE, PROXÉMIE & ESPACES PUBLICS

Depuis quelques semaines, et pour encore quelques temps, nous voici contraints de respecter strictement des distances physiques de sécurité pour l’ensemble de nos interactions sociales quotidiennes. Celles-ci concernent à la fois les espaces privés – par exemple la cohabitation à l’intérieur d’un domicile – et les espaces publics – faire ses courses, prendre l’air, se déplacer – avec des conséquences inattendues.

Dans son ouvrage « La dimension cachée » publié en 1971, l’anthropologue américain Edward T. Hall introduit la notion de proxémie qu’il décrit comme la dimension subjective qui entoure les individus et la distance physique à laquelle ils se tiennent les uns des autres selon des règles culturelles subtiles, intériorisées et variables.

Hall met en évidence quatre catégories principales de distances interindividuelles en fonction de la distance qui sépare les individus

– la distance intime (entre 15 et 45 cm) : c’est la zone qui s’accompagne d’une grande implication physique et d’un échange sensoriel élevé,

– la distance personnelle (entre 45 et 135 cm) est mobilisée par exemple dans les conversations particulières,

– la distance sociale (entre 1,20 et 3,70 m) est utilisée au cours de l’interaction avec des amis et des collègues de travail

– la distance publique (supérieure à 3,70 m) est utilisée quand on s’adresse à des groupes.

La crise sanitaire est venue imposer une zone nouvelle, inédite, celle de la distance prophylactique, une distance – étonnement variable, elle aussi, selon les pays – qui nous protège et protège les autres de virus ou de bactéries. Une distance qui ne nous est pas familière, et dont le caractère conscient ajoute au sentiment d’étrangeté et de malaise.

Car la distanciation sociale, comme elle a très vite été appelée, nous déconnecte physiquement les uns des autres et interdit de pénétrer dans une distance personnelle voire intime. Elle érige autour de nous une zone tampon là où l’espace public, par sa taille, sa forme, sa fonction, crée traditionnellement de la friction.

Les distances indiquées sont celles observées aux USA 

L’ESPACE PUBLIC COMME MARQUEUR D’URBANITE 

L’urbanité, notion popularisée par Jacques Lévy et Michel Lussault, naît du «couplage de la densité et de la diversité des objets de société dans l’espace». Elle s’appuie donc sur une double mixité : mixité sociale et mixité fonctionnelle. Cette urbanité est particulièrement incarnée par l’espace public de la rue. L’« urbanité » se construit sur trois dynamiques essentielles : le plaisir de vivre en ville, le désir de vivre ensemble et l’envie d’être et d’agir ensemble. 

L’espace public dans son ensemble, la rue, le trottoir, les places, les parcs et jardins, créent de la proximité. Cette proximité créée en retour de la friction, de la sérendipité, du hasard, de l’empathie, du conflit, de l’humanité. Lieu de rencontre, donc, lieu de déambulation et de rêverie, lieu du politique et de la contestation, l’espace public vidé des habitants et de la possibilité du hasard, est aussi vidé de son sens. L’espace de connexion qu’était devenu l’espace public ces dernières décennies, selon Françoise Choay, n’est plus qu’un espace-tampon, tout juste suffisant à permettre la distanciation sociale entre les individus. La distanciation sociale est donc à l’opposé de la convivialité rêvée par les urbanistes. Elle va à l’encontre des espaces publics inventés par et pour les interactions collectives.

Les differents âges de l’espace public selon Françoise Choay (tiré de «Espacements», 2013) 

CE QUE LA DISTANCIATION SOCIALE FAIT À L’ESPACE PUBLIC 

Il est aisé d’imaginer que l’espace public est une chose acquise indéfiniment. Il est partout autour de nous, nous l’empruntons dans nos déplacements quotidiens, comme point de rendez-vous ou de détente, comme décor de nos protestations. Comme tant d’autres choses, c’est sa disparition et son absence qui nous rappelle pourtant sa valeur inestimable. 

La distanciation est possible uniquement dans les villes qui possèdent de généreux espaces publics, et un réel partage de ce dernier. La demande de distance qui s’est fait jour a donc contribué à révéler plus encore à la fois la rareté de l’espace public, mais aussi son accaparemment par l’automobile. C’est ce que le designer et urbaniste canadien et basé au Danemark Mikael Coville-Andersen a appelé « l’arrogance de l’espace » – sous-entendu dévolu à la voiture. Dans les villes du tout-voiture où la majorité des trottoirs font moins de 2 mètres de large, il est en effet plus difficile de respecter la distanciation sociale, sauf à se risquer à marcher sur la chaussée. La distanciation sociale a révélé le déséquilibre dans l’attribution de l’espace public entre les individus et leurs machines. 

Le besoin de distanciation sociale a donc introduit deux interrogations au sein des collectivités et auprès des professionels qui les accompagnent : les trottoirs et espaces publics sont-ils dimensionnés afin de permettre d’y circuler tout en restant à distance, et si non, alors comment y parvenir. L’urbanisme de demain devra répondre à ces enjeux, et certains n’ont pas attendu pour s’y atteler. 

La distanciation sociale a également relancé le débat sur la densité optimale de population, la densité représentant ici le danger, dans un retournement idéologique après des années de promotion des villes compactes. 

Pourtant, un espace public vidé de sa population, ou un espace public qui ne permettrait pas des échanges intenses, une proximité physique des individus, perd une grande partie de son sens. Jan Gehl a plusieurs fois démontré qu’un aménagement public réussi pouvait se juger à l’aune de sa fréquentation et de son animation – entendu à la fois par la co-présence de nombreux individus et la possibilité pour eux d’y avoir des activités récréatives, et non simplement de circuler. Un espace sous-dimensionné et rempli fera toujours plus d’effet qu’un espace sur-dimensionné et vide. 

La distanciation sociale, et l’espace nécessaire qu’elle exige, contrevient ainsi à toutes les recommandations sur la constitution idéale d’un aménagement urbain public. 

Bien plus que de s’opposer à notre besoin fondamental d’interactions, la distanciation sociale est contraire à l’esprit qui a présidé à l’aménagement des villes, des espaces publics, des transports collectifs. 

C’est d’ailleurs empreints d’un sentiment d’étrangeté mêlé de fascination que nous regardons défiler photos et vidéos de villes désertes, d’espaces publics vidés, de files d’attente discontinue. 

Parce que, ce que la proxémie nous enseigne, c’est que si la trop grande proximité physique est parfois vécue comme une agression en fonction du contexte social et culturel, un trop grand éloignement est tout autant mal vécue, en ce qu’elle nous prive des interactions dont nous avons besoin. 

ET DEMAIN ? TRANSFORMER LA MENACE EN OPPORTUNITÉ 

La crainte des épidémies, qui avait disparu de nos préoccupations depuis un siècle, est maintenant inscrite dans l’inconscient de tous les êtres humains. On peut donc s’attendre à ce que les habitudes de distanciation sociale, persistent. Mais les transports en commun, les lieux de convivialité, les rues elles-êmes ne permettent pas de conserver ses distances. 

Certains professionnels de l’urbain, certaines associations, certaines collectivités et même des individus isolés réclament ou proposent ainsi la mise en oeuvre d’un nouveau partage pérenne de l’espace public. 

A Lyon, où les trottoirs sont pourtant larges, il arrive aux piétons de marcher sur la chaussée pour éviter de se croiser de trop près. Il est donc nécessaire de reconfigurer l’espace public

Camille Thomé, directrice de l’association Vélo & Territoires.


On voit ainsi fleurir partout dans le monde et en urgence des pistes cyclables temporaires créées en réduisant les voies automobiles, des trottoirs élargis en fermant des voies de circulation automobile, ou encore la piétonnisation de rues secondaires. Autant de mesures qui, en agrandissant le périmètre octroyé aux formes actives de mobilité individuelle, les formes les plus propices au développement de l’urbanité, permettent de garantir l’accès à l’espace public et le respect de la distanciation sociale. 

Le mobilier urbain est également amené à se réinventer, avec des assises sans doute réduites en nombre de places, et des aménités «à risque» qui pourraient disparaitre pour éviter la propagation de germes…ou tout simplement gagner de l’espace marchable. 

 UN ESPACE PUBLIC VIRTUEL POUR Y RÉPONDRE ? 

La distanciation sociale imposée est une expression malheureuse qui désigne en fait une distanciation physique. Cette distanciation physique doit s’accompagner, pour être supportable et soutenable, d’un rapprochement social. Mais comment rester connecté socialement alors que la distanciation physique est une urgence critique ? 

Des solutions techniques existent – et certaines ont même tiré profit de la situation, notamment dans le monde professionnel – pour transformer la distanciation sociale en simple distanciation physique : réseaux sociaux, applications et logiciels d’audio et visioconférence… 

Toutes utiles qu’elles soient, ces solutions techniques ne possèdent cependant pas un des traits principaux des espaces publics physiques : le hasard et la possibilité d’une rencontre impromptue. Pas plus qu’elles ne facilitent la mixité sociale ou les conversations croisées. 

Elles posent néanmoins la question de savoir ce qu’est en définitive un espace public. Le philosophe allemand Jurgen Habermas a sans doute déjà tranché le débat, lui pour qui l’espace public n’est certainement pas un lieu ni un espace physique, mais plutôt un principe structurant l’ordre social et un environnement dans lequel les idées circulent et sont discutées de manière rationnelle afin de cristalliser en opinion publique. 

Dès lors, Internet et les outils numériques à notre disposition peuvent en constituer un nouvel avatar à part entière, à base de distanciation physique, de télétravail, de réseaux sociaux, d’échanges d’informations et de données, de rencontres professionnelles ou sentimentales… et de livraisons à domicile.


Pour aller plus loin : 

Faire du virus un cheval de Troie pour reconquérir nos rues

Demain (maintenant), l’espace public.


« La bibliothèque de la cuisine »

En ces temps de confinement, Les Cueilleurs d’Histoire s’attachent à faire parler de ce qui nous rapproche de l’extérieur : nos fenêtres.
J’ai parlé à Rachel et Karine de mon rapport à la fenêtre de ma cuisine. En attendant une expo éventuelle, j’en partage ici le contenu.

« C’est la fenêtre de la cuisine, celle qui m’attire spontanément, celle auprès de laquelle je passe le plus de temps. C’est la première que je vois le matin. Si j’ai besoin de me réfugier, de rester dans ma bulle, c’est ici. Quand je suis arrivé, j’ai mis un fauteuil et une bibliothèque, je voulais avoir des livres dans toutes les pièces. Le fauteuil est sous la fenêtre, adossé au mur, légèrement sur le côté. Je peux m’asseoir, prendre un livre et profiter du soleil. Je me sens protégé.
Dans cette pièce, je prépare mon thé, je cuisine. Ce n’est pas qu’une pièce technique, c’est aussi une pièce dans laquelle je fais les 400 pas, je me fais souvent du thé.

J’ai une vue à 180° parce que cette fenêtre se situe en plein milieu de la maison qui regroupe plusieurs appartements. Quand je me penche sur la gauche, je vois le funiculaire qui passe silencieusement entre les feuilles. Je vois quelques maisons en face, cet arbre qui ne donne pas de cerise.

J’entends peu le bruit de la ville, si ce n’est les motos, les sirènes des bateaux parfois, mais le plus souvent, j’entends les enfants des voisins, le vent dans les arbres. De ce point de vue, la situation ne change pas grand-chose. Par contre, j’ai l’impression qu’il manque un truc dans l’air. Il n’y a pas ce bruit de fond, ce bourdonnement. Il y a juste les bruits près de moi, présents…

En temps normal, je suis plutôt casanier et « sauvage », je peux rester plusieurs jours chez moi, dans ma bulle, parce que je sais que je peux en sortir. Le fait de ne pas pouvoir, là, j’ai envie de sortir !
C’est ce côté contrainte qui me pose problème. L’auto-contrôle fait qu’on se limite dans les sorties, mais ce sont des contraintes qui me dérangent, j’aime me les mettre moi-même. Là, ça me perturbe !
Je n’ai rien changé dans l’aménagement de mon appartement, par contre j’ai rangé mon bureau pour travailler plus efficacement. »

 

21 mars, 14h58// Fenêtre de la cuisine, orientée Sud//

L’homme qui marche

Quoi de plus banal qu’une photo d’un utilisateur de smartphone, marchant dans l’espace public, les yeux rivés sur l’écran, consultant probablement ses réseaux sociaux ou répondant à un message personnel ?

Est-il à un endroit couvert par du wifi territorial ou avec une bonne couverture réseau 4G ? Est-ce un message urgent ? Utilise-t-il une application de géolocalisation pour se repérer dans la ville ?

A dire vrai, ici, peu importe. Cette image en dit beaucoup à elle seule sur l’usage de l’espace que le numérique a introduit dans nos vies, et particulièrement sur notre capacité et nos manières de le vivre et de l’éprouver.

Hypothèse 1

Ici, en effet, « l’homme qui marche » est caractéristique d’un rapport au temps et à l’espace urbain de plus en plus développé, mais qui ne se dévoile pas au premier regard. Nombreux sont ceux qui, comme lui, marchent un smartphone à la main, comme un attribut rassurant, une médiation entre leur corps et l’espace public. On constate ainsi que la plupart de ces « homo numericus » a pour premier réflexe, en sortant de la sphère privée (université, bureaux, commerces, sorties de bouche de métro) et en s’engageant dans l’espace public, de sortir son smartphone et de consulter qui ses messages, qui ses réseaux sociaux, qui ses appels manqués. Tout se passe comme si ce toucher pouvait être une forme de protection avec l’extérieur, mais peut-être n’est-il pas autant signifiant, et n’est-il que factuel.

A l’inverse, les surfaces tactiles, informatives, connectées, présentes dans l’espace urbain, représentent des interfaces nouvelles de médiation entre l’individu et l’espace, et entre l’individu et les autres.

Hypothèse 2

Symétriquement, l’usage du smartphone se manifeste aussi beaucoup lors d’arrêts « contraints » dans l’espace public : à un feu rouge, dans une file d’attente. Il est également lié aux moments de pause « choisis », pause déjeuner, station assise sur un banc, un muret, une volée de marches, un porche d’immeuble, introduisant un rapport à l’espace parfois détourné (« l’homo numericus » cherchant un endroit quelconque pour s’asseoir ou s’appuyer pourvu que cela soit un minimum confortable et lui permette d’accomplir son besoin ou son envie de consulter son smartphone).

Tout se passe comme si l’espace urbain était parsemé d’éléments propices à la création de zones de conversation, répliques sans frontières des regrettées cabines téléphoniques publiques.

Alors que le smartphone permet de s’affranchir des contraintes spatiales d’une communication filaire, il semble néanmoins que se recrée le besoin, toutes choses égales par ailleurs, un espace borné et réduit, fixe et dédié à la communication, à l’abri des flux et des tiers.

Hypothèse 3

A un niveau plus avancé, et l’homme qui marche en est l’incarnation, le smartphone introduit un ralentissement des déplacements, presque une dérive urbaine situationniste. A l’opposé des mouvements d’accélération généralisée de nos sociétés hypermodernes dont parle Hartmut Rosa, l’usage du numérique, et particulièrement du smartphone, dans l’espace public, et en marchant, induit autant une déconnexion physique et progressive du territoire « réel » (le risque de collision avec autrui ou avec du mobilier urbain est multiplié par la vigilance atténuée, l’usage du smartphone empêche la surprise et la divagation du regard, la rencontre fortuite avec l’autrui physiquement présent…) ; mais il signe aussi un usage détourné et différencié des lieux et un « ralentissement » symbolique du temps. Il faut en effet plus de prudence et de temps pour traverser une ville le nez sur son téléphone qu’il n’en faut lorsqu’on file à toute vitesse, les yeux perdus vers l’horizon du prochain carrefour ou dans les couloirs de métro.


« L’homme qui marche » sur ce pont à Rouen me semble incarner particulièrement cette dualité entre une absence physique au monde et un rapport au territoire plus apaisé et plus lent. Tout se passe comme si le numérique était autant un outil de déconnexion à l’individu « à-côté » que de connexion à l’espace.

Le Havre : Organisons un Grenelle de la Nuit !

En 2012, après des mois de tension entre riverains, usagers et commerçants du centre-ville (en particulier des rues piétonnes), dues aux nuisances sonores, la ville du Havre se dote d’une Charte de la vie nocturne – comme bien d’autres villes avant elle et depuis. Cinq ans plus tard, une pétition d’usagers – 10.000 signatures en trois jours – fait resurgir le débat suite à des mesures prises par la municipalité au cours des derniers mois. D’un côté, des riverains excédés par le bruit, de l’autre, des havrais regrettant de nouveau la désertification du centre-ville et l’absence d’une véritable vie nocturne. 

 

 

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« C’est beau une ville la nuit »

 

Résumer la vie nocturne aux seules (et éventuelles) nuisances sonores produites par des grappes de jeunes gens sortis du bar fumer leur cigarette un verre à la main, ou quittant un concert l’âme légère, c’est passer à côté de ce qui fait la réalité de la ville nocturne. Les modes de vie changent, et la ville avec. A l’image du dimanche, les temps de calme se réduisent et la ville en continu grignote du terrain. Tentons d’anticiper le développement prévisible des activités nocturnes.

La nuit, la ville ne vit pas seulement au rythme des pintes descendues et des décibels augmentés, elle est aussi le théâtre d’activités économiques diverses. On sous-estime à n’en pas douter le nombre de travailleurs et travailleuses de nuits : de l’artisan-boulanger au patron de café, en passant par les ripeurs, les ouvriers d’usine travaillant en feu continu, fonction hospitalière et forces de l’ordre, c’est près d’un salarié sur cinq et un actif sur dix qui travaille de nuit. N’oublions pas non plus les activités automatisées : distribution d’essence ou d’argent… Désormais, on peut même aller se faire couper les cheveux en nocturne, étudier à la bibliothèque, être le premier ou la première à acheter le nouveau gadget technologique. C’est aussi le temps des activités culturelles et sportives, marchande ou gratuite : cinéma, concerts, spectacles, rencontres sportives, et parfois, sorties au musée

Toutes ces activités engendrent bien sûr des inégalités : de territoire, puisque services, commerces, animations, sont inégalement répartis, en îlots intenses la plupart du temps ; d’accessibilité également, et par conséquence – travailler, se divertir, consommer, ou simplement se déplacer, la nuit, exige presque toujours et encore un mode de transport autonome. Quid, alors, des dessertes de transport en commun ? Sans compter ces actifs et actives aux horaires décalés, qui ont un usage nécessairement décalé dans le temps des services, commerces, lieux de détente… 

L’inégalité est encore plus prégnante quand on est une femme – la population noctambule est très majoritairement masculine. Car la nuit renvoie également (et parfois à tort) à l’insécurité. De ce point de vue, des rues animées, peuplées, sont moins anxiogènes, et moins dangereuses, elles créent un « encadrement social naturel ». Réfléchissons aussi à la lumière, aux cheminements entre ciels étoilés et trottoirs éclairés.

N’oublions pas surtout que la vie nocturne est facteur d’attractivité: comment espérer attirer touristes, étudiants, entreprises et habitants nouveaux, dans une ville où il serait devenu impossible de se restaurer après 22h, en sortant du travail, ou de se déplacer librement en rentrant de soirée, ou de boire un verre passés les douze coups de minuit ?

 

« Tout projet politique créatif devrait tenter de renforcer la citoyenneté nocturne »

Luc Gwiazdzinski. La nuit, dernière frontière de la ville. Editions de l’Aube, 2005

Retrouvez le compte-rendu de la conférence de Luc Gwiazdiznski sur la nuit ici !

Il n’y a pas de bon ou de mauvais usage de la ville. Ne stigmatisons aucune pratique : les droits et les devoirs des citadins s’appliquent autant la nuit que le jour. Comme disait Churchill, voir dans chaque difficulté une opportunité est preuve d’optimisme. Soyons optimiste: ces vifs échanges, ces positions tranchées sont une merveilleuse opportunité pour la ville de s’emparer de la question de la nuit dans son ensemble.

 

ORGANISONS UN GRENELLE DE LA NUIT

 

Alors, sur le modèle des Grenelles locaux de la mobilité, ou des Etats généraux de la nuit à Paris, organisons au Havre un Grenelle de la nuit.

Créons des collèges assemblant l’ensemble des acteurs du territoire (usagers de la nuit, professionnels, riverains, institutions,…), qui seraient amenés à penser, échanger, exposer ce que pourrait ou devrait être la nuit au Havre. Remettons à plat les règles du jeu, et déterminons les ensemble : faisons société.

Commençons par délimiter la nuit : quand commence-t-elle, quand s’arrête-t-elle. Puis, cartographions la nuit, ses activités, son intensité, ses sonorités, ses vides, ses risques, ses éclairages.

Respectons le droit au sommeil, à la pause, mais ne nous contentons pas de régler des problèmes de voisinage et de nuisances sonores nocturnes. Allons plus loin, soyons audacieux. Penchons nous sur les questions de sécurité, d’accessibilité, de mobilité, de loisirs, de tranquillité, d’activité économique. Intéressons-nous à l’entièreté du territoire, de l’hyper-centre festif aux quartiers Nord, des zones d’activités aux zones résidentielles. Prenons en compte les besoins et les désirs de chacun, les obstacles et les contraintes. 

Surtout, prenons le temps. Ne croyons pas pouvoir tout régler et tout anticiper en quelques semaines. L’enjeu est de poser les fondations pour un véritable urbanisme nocturne, respectueux, désirable, durable et accepté de tous.

Peut-être nous faudra-t-il, comme ailleurs, élire un Conseil de la Nuit, nommer des « maires de nuit », indépendants de toutes les parties, à mi–chemin entre la médiation et l’invention, ou bien, comme à Rennes, des « correspondants de nuit » verront-ils le jour. Peut-être l’idée d’un principe d’antériorité émergera.

Peut-être, plutôt, ferons-nous preuve d’inventivité et d’imagination, et d’un esprit de concorde renouvelé. Rares sont les occasions pour l’ensemble de la population de se rassembler. Plus rares encore les occasions pour elle de s’exprimer et d’entendre, de proposer et de défendre.

La nuit, comme la ville, nous appartient tous. Comme la ville, il y a des milliers de façons d’habiter la nuit. Bien sûr, tout le monde ne saura être satisfait des propositions finales, mais après tout, c’est aussi cela la démocratie. Il semblerait dommage néanmoins, de ne pas se saisir de ce sujet, clivant, récurrent, pour en faire un outil collectif d’appropriation de la ville.

Alors, oui, ORGANISONS UN GRENELLE DE LA NUIT.

 

Le Havre, le 29 décembre 2017.

 

Addendum du 19 janvier 2018 : Retrouvez le compte-rendu de la conférence de Luc Gwiazdiznski sur la nuit ici !

 

#CatchMeIfYouSprayCan : Archétype de la ville ludique?

Oui c’est bien lui : le Gouzou (à gauche sur la photo)

(c) Jace

 

Le Havre, mai 2017

En 2017, à l’occasion du 500è anniversaire de la fondation du Havre, toute une série d’événements ont eu lieu à travers la ville, qui, chacun à leur manière, ont mis en valeur et en couleur un lieu symbolique, un espace béant, une perspective, un moment fugace. Ces installations ont été pensées pour être éphémères. C’était sans compter sur l’inattendu coup de foudre des habitants pour ces œuvres. Etait-ce leur beauté ? La fierté de voir, enfin, la ville regardée autrement que comme un finistère pollué et bétonné ? Nombres des oeuvres seront en tout cas pérennisées, et trouveront désormais leur place dans le tissu urbain à part entière, et dans l’imaginaire havrais.

Au cœur de ces festivités, une expérience interactive enthousiasmante : la chasse aux Gouzous. A la demande de la ville, le street-artist Jace, originaire du Havre, a réalisé, en 51 points secrets de la ville des œuvres représentant ses Gouzous, personnages anthropomorphes emblématiques de son travail de collage ou de graffitis.  Le principe du jeu était simple : il suffisait de prendre un selfie devant chacune des 51 œuvres de l’artiste puis de le poster sur les réseaux sociaux en ajoutant le hashtag #CatchMeIfYouSprayCan. 

Voici comment on décrivait l’évènement sur le site des festivités (c’est moi qui souligne) :

Au fin fond d’une ruelle secrète. Dans un recoin perdu du port. Aux abords d’un terrain vague. Jace, fameux graffeur havro-réunionnais, va semer ses Gouzous — ses silhouettes de bonshommes emblématiques — dans les coins les plus improbables, les plus surprenants, les plus stratégiques, de la ville.
À la clef, des trophées et cadeaux pour ceux qui les débusquent en premier. Une chasse au trésor, orchestrée sur les réseaux sociaux, qui tiendra en haleine l’immense fan club des Gouzous, non sans ravir et surprendre les passants.
La carte ci-dessous signale le point de départ des parcours : à vous d’arpenter la ville pour découvrir les œuvres de Jace disséminées à travers Le Havre.

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Ville ludique ? 

Sonia Curnier, assistante doctorante à l’EPFL (décidément une école de référence), définissait en 2014 dans un article paru sur l’excellent site Metropolitiques, la ville ludique comme « le phénomène de transformation de la ville en grand terrain de jeu » à travers le « recours à des artefacts qui (…) encouragent, et de fait, cautionnent, des attitudes hédonistes et ludiques », le jeu restant, selon la définition de Roger Caillois « une activité libre à laquelle personne n’est obligé de participer ».

 

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(c) Un Ete au Havre

Il fallait y penser et y croire, fort: développer le regard urbain, transmettre l’amour (et, osons, le respect) de son environnement à travers le jeu en y mêlant des éléments de street-art, décriés le reste du temps, dans une ville qui a farouchement lutté contre les graffitis – et les Gouzous – au début de ce siècle.

Ces œuvres invitèrent dans un premier temps locaux et touristes à découvrir tout simplement la ville. Partir à la recherche de gouzous, c’était explorer et se perdre dans les rues et les recoins de la ville, dans des endroits où, peut-être, n’avait-on jamais pensé mettre les pieds, ou qu’on ne savait pas exister ; et au-delà, à la voir, à laisser dériver son regard, à se laisser surprendre. Par un tableau électrique devenu œuvre d’art pérenne, un pilier de pont ou un pan de mur venu illuminer une ruelle…

« Les gens me disent qu’ils redécouvrent la ville en partant à la pêche aux Gouzous. Il y a quelques années, les gens appelaient les flics, maintenant, ils appellent leurs potes »
Jace, dans le Monde du 18/09/2017

Au-delà des forts enjeux de marketing territorial, les évènements qui ont entouré le 500è anniversaire du Havre, et le succès qu’ils ont rencontrés ont avant tout permis aux havrais eux-mêmes de (re)découvrir leur ville, de ranimer la flamme de la passion qui devrait, à mon sens, unir chaque individu et les territoires qu’il·elle habite et investit

 

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St-Gall, 2005

Au début des années 2000, à Saint-Gall, charmante métropole « à taille humaine » au nord-est de la Suisse, dans la partie alémanique du pays, trône à deux pas de la gare, le quartier du Bleicheli, le district financer de la ville, ancien cœur de l’industrie textile locale, aujourd’hui investi presque uniquement par la grande banque Raffeisen. C’est elle, d’ailleurs, qui décide de repenser le quartier pour en faire un espace public, vécu, et non plus simplement un espace transitoire entre les différents immeubles de la compagnie.

En accord avec la municipalité, leur choix se porte en 2005 sur le projet de Pipilotti Rist, artiste-vidéaste, et Carlos Martinez, architecte, sobrement nommé Stadtlounge (Salon en plein air).  Le concept : créer un espace de rencontre ludique et convivial en occupant l’espace avec une table de réunion pour 20 personnes, un canapé, un vase géant, une fontaine, une Porsche garée dans la rue, le tout recouvert d’un « tapis rouge », couleur de la banque.

Rapidement, et encore aujourd’hui, les piétons s’approprient l’endroit, jour et nuit, et l’utilisent comme mobilier autant que comme terrain de jeu. Mission accomplie : l’entreprise s’offre une publicité originale, novatrice et la municipalité apaise l’espace public, le rend à ses administrés. 

 

 

 

 

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Bordeaux, 2006

Un an plus tard, à Bordeaux, au mitan de l’été, on inaugure le plus grand miroir d’eau du monde alternant « des effets extraordinaires de miroir et de brouillard ». La proposition prend sa place dans le grand chantier d’aménagement des quais de Bordeaux, et en devient instantanément l’emblème, l’élément central, dépassant sa fonction première et devenant « un lieu urbain comme il en existe peu », comme l’exprime joliment l’un des concepteurs du projet de réaménagement.

Outre les vertus rafraîchissantes évidentes du miroir d’eau, l’endroit est devenu un véritable lieu de détente, de rassemblement, et de jeu, au-delà de l’imagination des concepteurs. Les mariés s’y font photographier, les touristes jouent à se glisser entre les volutes de brouillard régulières, les fans de glisse s’essaient au skim-board sur cette plage artificielle, d’autres y déversent de la lessive.

On imagine assez mal le coût mirobolant de l’opération et de son entretien, mais là encore, mission accomplie : la fréquentation, par définition incalculable, est phénoménale ; on en parle dans le monde entier ; et surtout, les habitants en ont fait un chez eux, à peine perturbés par les visiteurs extérieurs.

 

 

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Copenhague, juin 2012

Comment rendre justice à l’incroyable projet de Superkilen, ce parc urbain niché au cœur du quartier cosmopolite de Norrebro à Copenhague depuis 2012 ? Pensé par l’agence BIG, les paysagistes berlinois de Topotek1 et le collectif d’artistes Superflex, Superkilen se veut un « outil » de revitalisation du quartier, et d’attractivité. 750 mètres de long, traversés comme il se doit par une piste cyclable, parsemés d’aires de jeux, d’œuvres d’art et de mobilier urbain venu des quatre coins du monde. Le « parc urbain » est divisé en trois zones (la Charte d’Athènes se cache parfois dans les projets innovants et durables!) : le carré rouge, dédié au sport, skate, ping-pong, boxe… ; le marché noir, lieu de rencontre, avec ses barbecues en dur, sa fontaine marocaine, des tables d’échecs, une pieuvre-toboggan ; le Green Park, enfin, îlot de verdure, de détente, de pique-nique dominicaux le long de légères collines artificielles. Le tout agrémenté de signalétiques internationales.

Il a fallu aménager, creuser, combler, réhausser, peindre, équiper, mais le résultat est bluffant. Un endroit hors du commun, surprenant, peut-être trop riche en signes, mais représentant idéalement la diversité du voisinage – qui, il faut le préciser, a été mis à contribution au cours d’une intense concertation – et l’hétérogénéité de la population copenhaguoise. 

La mission ? Accomplie, oui. 

 

 

 

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Le Havre, décembre 2017

 

Tous ces superbes projets ont été récompensés par divers prix, à juste titre, et en ont parfois inspirés d’autres. Sans que cela soit toujours intentionnel, ces spots sont devenus des destinations touristiques en soi, sans pour autant être confisqué aux locaux. On pourra regretter néanmoins la minéralité des propositions, et l’absence frappante d’éléments végétaux, sauf à dose homéopathique, comme s’il s’agissait d’un simple élément de décor, mais le sujet de la nature en ville déborde le cadre de ce propos.

On notera également qu’il s’agit à chaque fois, d’intervalles, de pauses dans des urbanités plus conventionnelles (un quartier gentrifié, un quartier d’affaires, un centre historique) , comme si le jeu, le loisir, la créativité, l’appropriation devaient être circonscrits ; cependant que Jace, à travers #CatchMeIfYouSprayCan, a utilisé chaque recoin de la ville, sans en modifier la nature du sol ou des murs, simplement en la réinterprétant, en y dessinant des saynètes (un Gouzou tatoueur, un Gouzou barman, un Gouzou à la plage…).

Poussant l’expérience ludique dans ses retranchements, #CatchMeIfYouSprayCan a l’audace d’exister en dehors même des règles du jeu. Ces œuvres sont là, pour tous, elles y restent, qu’on ait choisi ou pas d’en jouer, et même d’en profiter. Là où le miroir d’eau, les canapés de tapis rouge, la pieuvre-toboggan, entres autres, ont une fonction, une utilité en puissance, les Gouzous, eux, n’ont d’autre vocation que d’être là, de manière désintéressée, désinvolte, insouciante. Un jeu sans fin, sans pièces, sans règles.  

On le comprendra, je suis plutôt fan de cette idée, triplement gagnante – pour l’artiste, pour la ville et pour les habitants – qui n’a demandé au fond, que peu d’investissement, pas d’aménagement nouveau et qui symbolise presque à la perfection « la ville de demain » : surprenante, participative, sobre, réversible, inclusive, esthétique…

 

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Ailleurs, un jour…peut-être ?

 

Le « pont Trampoline » rejoignant les deux rives de Paris (atelier Zundel Cristea) // Marelle, de J.-B. Sauvage, « trouvant l’espace du ciel dans l’eau ».

(Projets issus de la récente exposition Utopies Fluviales)

 

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Johannesburg, printemps 2017

 

De la timidité au désir : Surveiller sa ligne

Prologue. Ligne éditoriale

Il y a quelques mois, j’ai découvert, par sérendipité, l’existence de ce que l’on appelle en botanique les fentes de timidité. L’article, relativement succinct (le sujet étant suffisamment mystérieux pour être relativement peu expliqué), était illustré par des photographies en contre-plongées que je vous laisse découvrir.

Interpellé à la fois par la beauté des prises de vue et la poésie du concept, j’y ai de suite vu un parallèle avec certains clichés artistiques de gratte-ciel. J’éprouvais, à la vue de ces arbres, la même sensation qu’en jouant avec ces aimants qui, lorsqu’on les rapproche suffisamment, exercent l’un sur l’autre une valse d’attraction-répulsion, laissant entre eux un interstice éphémère et massif.

En trichant un peu, en voyant le verre vide plutôt que le verre plein, j’y voyais des lignes remplissant l’espace plus que des fentes séparant les arbres. Et une ligne, c’est quand même plus joli qu’une fente.

Ajoutez à cela la notion de ligne de désir, que le Monsieur Jourdain cycliste que je suis pratiquait sans le savoir, et la question des lignes en urbanisme s’est imposée à moi comme un sujet que je voulais un jour traiter. Parce que ces deux questions révèlent à mon sens bien plus que ce qu’elle ne donnent à voir…

Acte 1. La ligne de timidité

Tentative de définition // Quelques espèces d’arbres souffrent de timidité et laissent quelques dizaines de centimètres de vide appelés fente de timidité pour se séparer de leurs voisins et ne pas laisser leurs branches se mélanger. En l’absence de voisins, ils ont tendance à s’agrandir indéfiniment. Ces espèces d’arbres ont certainement un avantage à ne pas se toucher.

Quel rapport avec l’urbanisme, me direz-vous ?

L’espace, pardi. Que dis-je, le territoire. Sa répartition, sa délimitation, sa fonction, son artificialisation, son appropriation.

Vraiment, ca ne vous rappelle rien ?

Evidemment, ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas la voirie, qu’on pourrait identifier aux branches. Ce sont ces petits (vus du ciel) espaces entre chaque pavillon, de part et d’autre et aux quatre points cardinaux. Si l’exemple présenté au-dessus est américain et donc caricatural (mais bien réel), on retrouve des configurations similaires un peu partout en Occident, et chez nous, en France, dans cette frange périphérique. Peut-être le rêvez-vous, ou le vivez-vous même, ce rêve de la maison dont on peut faire le tour, avec barbecue Weber au nord, petit potager et clapier au sud, piscine gonflable à l’est et les voitures stationnées sur les graviers à l’ouest.

Il n’est bien sûr ici pas du tout question de juger, mais d’interroger. A la manière du pin de Californie, quel(s) avantage(s) ont certains d’entre nous à conserver, entre nos demeures, ces lignes de timidités ? Et, par miroir, quels étaient les avantages (et sont encore, pour un très grand nombre d’entre nous) de vivre en mitoyenneté, voire en collectivité, collés, serrés ?

Certes, nous sommes toujours plus nombreux, et nous nous déplaçons plus vite, plus loin, mais le territoire n’a pas grandi lui. La réponse dépasse le seul cadre de l’urbanisme et même celui de la politique, et entre dans le champ philosophique. Mais cela veut dire quelque chose de la manière dont nous devons (p)réparer, prévoir, imaginer le territoire de demain, et au-delà, penser notre manière de vivre en commun.

Autre exemple, avec un rêve moins accessible (et sans doute moins partagé) mais tout autant signifiant.

L’occasion de rappeler que, sauf mention contraire, la très grande majorité publiée sont libres de droit…

Je le concède, si la silhouette est assez proche d’une forêt d’acier, les lignes de timidité sont plus discrètes. Et pourtant. A l’inverse des grands ensembles (qui ne sont pas un modèle, entendons-nous bien) ou des immeubles haussmanniens, il n’est nullement question ici d’enfilade. Chaque tour est conçue isolément du reste, pour répondre à un besoin capitaliste – ou viril, c’est selon – d’ériger sa superbe. Aucun urbanisme pensé, aucune cohérence, des immeubles qui ne se chevauchent pas, des lignes claires, etc. Relire Thierry Paquot (jetez un oeil à la bibliographie subjective de Dernier Kilomètre) semble ici indispensable.

Et vu du sol, ca donne quoi ?

(c) Anna Dru

Acte 2. La ligne de désir

Tentative de définition // Une ligne de désir est en zone urbaine un sentier tracé graduellement par érosion à la suite du passage répété de piétons, cyclistes ou animaux. La présence de lignes de désir signale un aménagement urbain inapproprié des passages existants.

L’inconscient du cycliste comme du piéton n’est pas tellement différent de celui de l’automobiliste (et ça tombe bien, on peut être les trois à la fois) : ce qu’il veut, c’est aller « vite » (toutes proportions gardées), prendre le chemin le plus court possible, ne pas rencontrer d’obstacles.

Pour les voitures, pas de problème, on a pensé le réseau viaire de cette façon. Et pour les autres (qui sont les mêmes donc) ? Et bien, ils s’accommodent. On leur a tracé de beaux sentiers, de superbes trottoirs, bien larges, on a même mis des barrières, parfois, pour empêcher les conflits d’usage. Et les nudges ! Il arrive même qu’on induise le comportement de chacun pour canaliser les flux, orienter les déplacements, répartir l’espace. Que demander de plus ?

Aller vite (toutes proportions gardées), prendre le chemin le plus cout possible, ne pas rencontrer d’obstacles. Et il le fait comprendre. En traçant, puis en suivant des lignes, en exprimant son désir à contre-courant, en refusant la contrainte pensée pour son bien.

Les exemples sont nombreux. Regardez sur votre parcours quotidien, et vous les trouverez. Du chemin boueux à force d’être emprunté jusqu’à la zone de tomette usée de la cuisine.

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Les lignes de désir permettent aussi, comme sur l’exemple ci-dessous (et comme le veut une légende urbaine sur les cheminements de certains campus américains) d’adapter l’aménagement aux désirs, et de s’assurer de répondre au besoin (l’humain étant joueur, continuerait-il à emprunter cette jolie courbe si elle était pavée par de bonnes intentions ?)

Mais faut-il, lorsque cela est possible, répondre à ce besoin ? Faut-il officialiser cette voie, la rendre concrète ? Faut-il, de surcroit, et a posteriori modifier l’existant en tenant compte de cet insatiable désir de laisser sa trace ?

Ou bien laisser la part belle à la réappropriation et à la poésie de trajectoires, en hommage au pionnier ou à la pionnière qui déposa sa trace en premier et à la foule inspirée ?

Mon opinion transpire dans ces questions, mais je ne prétends pas avoir les bonnes réponses.

Epilogue. Ligne de partage des eaux

Le citadin se révèle, surveillant ses lignes, un être profondément territorial, attaché à laisser sa trace, à délimiter son espace de vie, à s’approprier chaque (non-)lieux.

A ce sujet, je ne saurais que trop vous conseiller la lecture du sublime « Climats de France » de Marie Richeux, qui construisant un pont géographique et historique entre deux ensembles de logements réalisés par un même architecte de chaque côté de la Méditerranée à la fin des années 50, se transforme progressivement en un bouleversant détour sur ce que c’est de vivre à la fois ici et là.

Ayons à l’esprit le double désir (légitime ou non, là n’est pas le débat) d’enracinement et de liberté. Si l’urbaniste ne devait faire qu’une chose, ne serait-ce pas cela : rendre réel ces désirs, leur permettre de s’exprimer de manière cohérente, souple et esthétique ?

L’arbre et la pirogue : s’enraciner, c’est aussi devoir partir parfois…

Les murs du son (1/4)

Ce post inaugure un série de quatre articles consacré au son dans l’urbanité. Pourquoi commencer par le son ?

Des six principaux sens identifiés par la neurophysiologie (odorat, somesthésie, goût, ouïe, vue et proprioception), l’ouïe est celui qui revêt le caractère le plus important chez moi.

Je suis en effet un enfant de parents sourds (surdité pathologique dans leur cas et non pas congénitale). Paradoxalement, l’ouïe est devenue chez moi le sens probablement le plus développé. J’ai ce qu’on appelle communément l’ouïe fine, et les audiogrammes que j’ai pu passer ont confirmé mes impressions.

Bien qu’on imagine un environnement comme celui dans lequel j’ai grandi comme un « monde du silence », il n’y a en réalité pas grand chose de plus bruyant au quotidien qu’une maison habitée par des sourds. Quand ce ne sont pas des éclats de voix à chaque conversation ou des fracas de portes qui claquent, c’est le silence qui se transforme en haut-parleur et , par contraste,  rend le moindre bruit insupportable. En plus d’un état d’hypervigilance nocturne, j’ai donc développé une tendance à la misophonie. Vivre en ville est parfois difficile pour moi, et je cherche régulièrement la tranquillité, le silence. Le son – nous reviendrons sur la notion de bruit – j’aime choisir sa présence, son volume, son impédance, son absence, sa « qualité », sa fréquence (au sens propre comme figuré).

Le son est également un élément vital, de sécurité, pour moi, puisque, cycliste urbain, je roule « à l’oreille » plus qu’à la vue (bien qu’au fond la proprioception soit autant impliquée dans ma façon de pédaler et de rouler dans le trafic que l’ouïe) : les déplacements d’air et la propagation du son sont pour moi des mystères dont ma vie dépend.

Puisque l’urbanité sensorielle est un des domaines sur lesquels je souhaite attirer l’attention, il m’a semblé donc évident de commencer par l’ouïe. Comment l’ouïe impacte-t-elle sur la pratique de la ville ? Comment les sons citadins (je reprends ici la distinction urbain-citadin proposée par Thierry Paquot) sont-ils perçus, vécus ? Quelles représentations véhiculent-ils ? Et, in fine, la façon dont les logements, les villes et les territoires sont conçus est-elle adaptée ?

Pour répondre à cette question, j’interrogerai 3 manières d’entendre. Le prochain post portera particulièrement (les discussions se faisant à bâtons rompus, il est acquis que nous déborderons à chaque fois du sujet) sur les perceptions, les représentations, les revendications d’un citadin hypersensible et sur la notion d’oreille morale.

Le troisième volet s’attachera à recueillir le point de vue d’un « néo-rural », enfant de la ville parti s’installer à la campagne, et dressera un état des lieux des différences sonores tangibles entre la ville et la campagne. Sa formation d’ingénieur du son amènera qui plus est un regard d’expert sur les questions d’acoustique.

Enfin je terminerai mon polyptique par l’idée qui est à l’origine de ce dossier, un entretien qui me tient particulièrement à coeur, et qui étudiera la question par sa négation : comment les sourds vivent-ils la ville ?

L’objectif de cette série d’articles est bel et bien d’ouvrir une discussion, de donner des clés d’analyse et de compréhension, et d’apporter des témoignages. Elle n’a aucune ambition scientifique, aucune volonté de démonstration. Comme l’ensemble des publications ici, je l’espère, elle sera humble.

 

 

 

 

Prolonger la réflexion : http://www.demainlaville.com/chasser-bruit-ville/