Petite histoire de l’espace public vue du futur

Ce texte est adapté d’une présentation donnée le 6 novembre 2018 à l’Université de Caen dans le cadre du séminaire « Villes et sciences sociales » auquel j’ai l’honneur de participer.


Dalian, 2024.

Réunis en session extraordinaire, les chefs de gouvernement du G11 proclament unanimement la fin de l’espace public à travers le monde.

La Convention de Dalian, validée par l’ONU, le FMI et l’OMC et ratifiée progressivement par les 231 pays du globe, stipule, dans son article 2 :

Toute utilisation non rationnelle ou non utilitaire de l’espace public telle que définie à l’article 4 doit faire l’objet d’une indemnisation de la part de l’usager envers l’autorité régulatrice des espaces publics, dans des montants et des modalités de versement fixés à la discrétion des pays signataires

Ainsi, mendier, flâner, faire son jogging, jouer au foot, manifester, s’arrêter pour saluer un ami deviennent des activités « marchandes et marchandisées ». La ville  marchable n’est plus.

Bien sûr, quelques exceptions sont accordées : il en va de toute activité débouchant sur une transaction financière ou un échange de biens valorisés : vide-greniers et marchés, trafic de stupéfiants, prostitution… Les trottoirs sont partout réduits à la portion congrue, et la chaussée réservée aux déplacements à visée utilitaire. Les péages urbains se multiplient.

Dans le monde entier, des mouvements de protestation apparaissent, certains non-violents, d’autres recourant à la terreur. Partout, cependant, un mot d’ordre unique : Marcher, oui. Marché, non.


Ces dernieres semaines, j’ai passé quelques jours dans le futur, et ce que j’y ai trouvé n’est pas reluisant. J’ai voulu alors comprendre comment nous arriverons là et ce que nous pouvons faire pour l’empêcher.


Les débats sur la définition de l’espace public (et sur la nécessité ou non de le distinguer des espaces publics) seraient trop longs à résumer et plus encore à départager. De Michel Saillard, ingénieur des Ponts et Chaussées, qui, en 1962, qualifiait « tout ce qui n’est pas construit ou clôturé à des fins purement privées » d’espace public, au géographe Pierre Merlin qui en faisait ressortir deux caractéristiques principales, la propriété publique et l’affectation d’usage universel, nous ne retiendrons que l’opposition forte et évidente avec l’intérieur, l’accès limité et la propriété privée.

Ce qui nous intéresse bien plus, c’est l’idée, dans la droite ligne du géographe Michel Lussault, que l’espace public, qu’il appelle « commun », « permet la coprésence des acteurs sociaux sortis de leur cadre domestique », bref qu’il permet, comme le montre aussi Annie Ernaux dans ses écrits, la confrontation entre l’intime et l’extime, et qu’il facilite l’apprentissage de l’altérité. Bref, il est ce qui fait avant toute chose l’urbanité.

En cela, on retrouve l’espace de contact médiéval que décrivait Francoise Choay dans « Espacements« , bien plus que les espaces de spectacle qui y ont succédé ou les espaces de circulation de l’ère moderne, promus à grand renfort de Charte par les Congrès Internationaux d’Architecture Moderne et Le Corbusier dans leur rêve de ville fonctionnelle dans les années 30.

Oui, l’espace public est un espace auquel on accède librement, où l’on circule librement, que l’use et occupe librement, qui nous confronte à l’autre comme à nous même, un espace poétique, comme le montrent les surréalistes, un espace politique, malheureusement encore genré.

L’espace public n’attribue aucune place ; s’il est appropriable ou approprié, neserait-ce que partiellement, il est déjà dénaturé

Isaac Joseph, Le passant considérable (1984)

Où en est-on de l’espace public aujourd’hui ? Quelles tendances lourdes et quels signaux faibles peut-on mettre en avant qui nous conduiront à la convention de Dalian en 2024 ?


Un espace public de plus en plus réduit

A Paris, la moitié de l’espace public est réservé à la voiture, roulante ou en stationnement, et à ses collègues motorisés, soit 1400 hectares. On dit par ailleurs qu’il faut 8 places de parking pour chaque voiture en circulation (une pour le domicile, une pour le travail, une pour l’école des enfants, etc…). Il y aurait, en première approximation, 6 milliards de places de stationnement sur Terre. 

Ce qui fait dire à Michael Coville-Andersen, designer danois, cycliste, et fondateur de Copenhagenize et de Cycle Chic que la société de l’automobile se caractérise en premier lieu par l’arrogance de l’espace qui lui est attribuée, eu égard au nombre de personnes transportées.

Encore faut-il rajouter désormais les trottinettes, les gyropodes, les hoverboards et tous ces nouveaux engins de déplacement personnel qui ne trouvent leur place ni sur la chaussée, ni sur les trottoirs. Le cas des trottinettes est particulièrement symptomatique. 

Tous comme pour les vélos en libre-service, une offre en free-floating s’est développée à vitesse grand V dans les métropoles mondiales. Pas de bornes de stationnement, simplement des trottinettes (ou des vélos, donc), laissés au milieu des espaces publics, à disposition de qui voudra s’acquitter du droit d’usage. De moins en moins de place, donc, pour marcher, stationner son vélo, ou s’asseoir en terrasse, la faute à la présence anarchique de ces engins infernaux.  

Sur la place abandonné, trottinette cherche usager

Il y a bien longtemps, cependant, que la flânerie et la déambulation dans les rues est mise en danger par la présence inopportune et démultipliée du mobilier urbain. Du simple banc ou de la sanisette jusqu’aux innombrables potelets (335.000 à Paris, soit 4 fois plus que le nombre de pigeons de la capitale et 3 fois plus que le nombre d’arbres plantés), le mobilier urbain, quand il n’est pas support de pub, dessiné par le privé et destiné au public, se révèle un véritable casse-tête, notamment pour les PMR. 

Ils sont des repères, certes, mais sont-ils, ces kiosques, ces sanisettes, ces fontaines Wallace et colonnes Morris, des centralités, des lieux d’urbanité ? 

A t-on besoin de bancs, pour se reposer, discuter, déjeuner sur le pouce ? Oui. A t-on besoin de 22 bancs sur une surface de trente mètres carrés, quitte à compliquer les cheminements des piétons et des cyclistes, comme j’ai pu le compter à un terminus de tramway ? Voire.

S’il en est pour lesquels la question ne se pose pas, il s’agit des emplacements publicitaires, quelque soit leur taille. Ils gênent la marche, ils polluent la vue et l’esprit, ils accaparent l’espace et le temps, ils distribuent une vision du monde où la consommation est le seul enjeu du déplacement dans l’espace public. 

Comble, ils imprègnent aujourd’hui jusqu’au sol, pour dicter et diriger nos pas, et envahir un peu plus nos esprits.

Un espace public de plus en plus privatisé

Bien avant cela, il avait déjà fallu s’accorder sur les seuils. Où commence et où s’arrête l’espace public ? Dès la porte de l’immeuble franchie ? Dès la porte du logement refermé ? La frontière est ténue, de plus en plus ténue.

A dire vrai, la notion de frontage est passée par là. Composante majeure, selon Nicolas Soulier, du système de déplacement autant que du tissu social, le frontage, cet espace reliant la façade d’un bâtiment à la chaussée, peut aussi bien être public (c’est le cas du trottoir dans la majorité des cas) que privé. Ainsi est-ce à vous, locataires ou propriétaires que vous êtes, de nettoyer la neige ou les feuilles mortes devant votre porte. Cette partie du trottoir n’est pas du ressort des pouvoirs publics. Il vous incombe même de respecter la ligne de frontage, sous peine de voir votre demeure « frappée d’alignement ». 


Le cas Google


En octobre 2017, la ville de toronto annonce avoir choisi SIDEWALKS LABs, filiale de google, pour RÉHABILITER, revitaliser et RECRÉER un de ses quartiers au bord du lac ontario. 
SIDEWALKS LABS promet d’en faire un lieu D’EXPÉRIMENTATION urbaine, une smart-city ÉCOLOGIQUE, respectueuse des DONNÉES de ces habitants. la zone de 12 hectares se transformera BIENTÔT en 800 hectares pour devenir la première plateforme urbaine possédée et gérée par une entreprise.
tout, absolument tout, y sera mesuré, évalué, optimisé, de la gestion de l’eau à l’usage des bancs publics. si l’idée de départ est claire (mettre la donnée au service de la qualité de vie), on ne peut S’EMPÊCHER de penser a tous ces usages des espaces publics qui ne serviront qu’une cause: celle de google.

Cette histoire convoque dans l’esprit les images, trop familières pour qui s’ingurgite un certain type de séries américaines ou se remémore les images de Truman Show, de ces Gated Communities, négation même d’espaces publics. Thierry Paquot parle de ces enclaves résidentielles comme des « ghettos de riches » qui représente le « refus de toute mixité, de tout frottement avec d’autres« .

Pis, ces quartiers entiers, cernés de portails, de huttes gardées par des vigiles contrôlant les accès, aux rues désertes, sans enfants courant dans les rues, aux jardins bien tondus, signe extérieur sont là pour assurer la sécurité de ses résidents, et dessiner les frontières de l‘espace défendable théorisé par l’architecte Oscar Newman dans les années 70.

Jane Jacobs n’avait-elle pas pourtant montré dès 1961 que la meilleure des sécurités possibles en ville était l’appropriation des rues par les piétons, plutôt que la clôture, la rue vidée d’humanité, le repli et l’enfermement ? 

Les rues, les places, les cours, les jardins de ces Gated Communities ne sont plus des espaces publics. Ils sont d’ailleurs entretenus par la communauté des résidents, à leur frais, et finalement peu utilisés. Ils ne font pas urbanité.

Loin d’être l’apanage des villes américaines, les Gated Communities se développent dans le monde entier, en France (et dès la deuxième moitié du XIXè siècle) comme en Inde, au Brésil ou en Chine.

Apple Square

en 2016, la vice-PRÉSIDENTE d’apple annonce le DÉPLOIEMENT d’un nouveau concept pour sa future génération d’apple-store : faire de ses boutiques des lieux de rassemblement, des places publiques-PRIVÉES, des aires de rencontre TOURNÉES autour de ses produits phares,
allant pour cela JUSQU’À DÉTRUIRE des symboles (comme un MUSÉE des traditions ABORIGÈNES à melbourne ou la place royale a stockholm).
l’affaire est belle pour les MUNICIPALITÉS : la gestion d’espaces publics d’exception coûte cher et en déléguer la responsabilité à une entreprise comme apple, c’est l’assurance de revenus astronomiques (apple est en effet PROPRIÉTAIRE du terrain) et D’ÉCONOMIES substantielles
las, la population, partout s’y oppose. la crainte première ? que l’accès a ces lieux publics ne soit plus universellement garanti. et on peut douter en effet qu’apple autorise des sans-domicile ou des sans-le-sou dans ces nouveaux temples…

A la reconquête de l’espace public 

Partout, pourtant, surgissent des mouvements de réappropriation de l’espace public. Saisissant les dangers et les pertes territoriales subies par la sphère de l’altérité, de la rencontre et du débat, des collectifs, des individus, s’évertuent à revendiquer la non-propriété de ces lieux et leur retour dans le giron universel.

C’est le cas de mouvements militants, qu’ils cherchent à supprimer l’agression publicitaire ou l’invasion automobile. Des Casseurs de Pub non-violents aux occupations ludiques des places de parking chaque troisième week-end de septembre, des Reclaim the Streets au détournement poétique, nombreuses sont, à travers le monde, les occasions de manifester de manière inventive son envie d’une autre gestion de l’espace public.

Autre mouvement, le retour à une démocratie de rues et de places. De l’action symbolique des porteurs de parole qui, pour une heure ou deux, suscitent le débat avec les badauds, aux mouvements Occupy, Indignés et Nuit Debout, l’espace public redevient le lieu de la civitas grecque, de la citoyenneté, du cri de révolte, de la doléance, et certains printemps, de la Révolution.

Mouvement sans prétentions (parfois) mais hautement symbolique (toujours), le street-art, du muralisme au simple graffiti, nous rappelle que l’espace public est aussi là pour susciter l’émerveillement, la surprise, pour stimuler nos sens, et pour accaparer, en réaction, l’espace en trois dimensions, les pignons aveugles comme le mobilier urbain.

Et puis, nous en avons déjà parlé ici, les lignes de désir, ces mouvements invisibles, qui sont notre manière à nous de revendiquer un usage très personnel et détourné de l’espace pensé, qu’on ne nous volera jamais la possibilité de faire de ce qui nous entoure ce que nous voulons.

Un autre futur est possible

Athènes, 2033.

L’espace public est un bien commun. Plutôt qu’à tous, il n’appartient à personne.Plutôt que par quelques-uns il est gouverné par tous

Par ces quelques mots, l’UNESCO décide de classer l’espace public patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Pour en assurer la sauvegarde, le G11 décide d’en faire un « commun », suivant ainsi les recommandations d’Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie. La gestion des espaces publics est ainsi déléguée à l’échelle micro-locale et décentralisée par des assemblées démocratiques d’habitants et usagers.

Quelques mois plus tard, l’ONU lui emboîte le pas, dans la nouvelle mouture de la Déclaration Universelle des droits de l’humain. Ainsi, l’article 3 est complété de ces quelques mots : 

L’accès et l’utilisation libre des espaces publics est un droit inaliénable de l’humanité

La publicité et l’automobile sont encore là, mais c’est encore un autre combat…


Smart Cities ou Ville Open-source ? Ville agile, ville intelligente

Trois semaines se sont à peine écoulées en 2018 que l’un des challengers au mot de l’année a pris une avance considérable. Pas un jour en effet sans que ne soit abordée la #SmartCity. Smart City, vous dites ?

Wikipédia la définit comme « une ville utilisant les technologies de l’information et de la communication pour « améliorer » la qualité des services urbains ou encore réduire ses coûts. » On notera que l’amélioration est sujette à guillemets. Ailleurs sur les internets, dans des espaces numériques moins objectifs, on peut lire « optimisation », « bien-être », « ambition », « évolution », service », bref un champ lexical hagiographique.

 

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Passion étymologie

Et pourtant, la #SmartCity, cette « domotique » urbaine, est déjà sous le feu des critiques : elle serait un outil de surveillance (France Culture y consacrait même récemment une émission plutôt…angoissante), ou bien ontologiquement inégalitaire.

On traduit d’ailleurs  trop facilement « smart » par « intelligent-e ». Si connectée rend plus justice à la réalité d’une #SmartCity, le terme est certainement moins vendeur. Et l’étymologie nous apprend beaucoup plus sur le choix de ce terme. Smart dérive en effet du vieil anglais smeortan, dont le sens originel est causing sharp pain, autrement dit qui cause une douleur aigüe. Étonnant non ?

 

Aussi, propose-je le terme de maligne, autant dans son sens de ruse, d’astuce que de malveillance.

Je ne suis pas moi-même, on l’aura compris, un fervent défenseur de la Smart City. Bien sûr, elle a des vertus potentielles, mais deux problèmes me semblent insurmontables :

  • La #SmartCity s’est imposée dans nos vies sans aucun débat démocratique. Autant les données utilisées (à qui appartiennent-elles), que leur usage, et les outils qui vont de pair. Y a t-il eu un débat démocratique sur les compteurs Linky rendus obligatoires ? La haute technologie, quand bien même serait-elle open source, n’est ni conviviale, ni démocratique – elle nous rend dépendants d’elle-même et entrave l’autonomie.
  • Et puis, il y a sa faiblesse principale : qui dit #SmartCity dit outils numériques. Or, face à la problématique de raréfactions des ressources (on parle souvent du pétrole, en négligeant trop souvent la question des terres rares, et l’impact du réchauffement climatique sur les fermes de serveurs informatiques, entre autres), l’avenir, du moins l’avenir « durable », n’est pas à la technologie – ou alors à un retour des low-tech guère compatible avec une gouvernance numérique de la ville.

 

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Dès lors, la #SmartCity ne me semble pas « intelligente ». Il en va pour moi de la ville comme de la personne humaine : l’intelligence c’est aussi et surtout une question d’agilité (particulièrement au sens d’adaptation à son environnement – elle est donc situationnelle), de bienveillance (inclusive, équitable, sobre) et de résilience, capable à la fois de se relever d’un traumatisme comme d’anticiper en douceur les changements à venir – le tout démocratiquement.

Une ville intelligente ce serait donc ça : une ville qui se réinvente, à coups d’initiatives citoyennes, de projets low-tech  à basse entropie, d’économie circulaire, de DIY ; une ville, au final, open-source, aux codes ouverts à tous, modifiable et transposable.

 

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Quelques exemples de ville Open-Source

Bourg-palette

C’est ici que les arbres viennent se réincarner. Si Bourg-Palette est le village de départ des joueurs de Pokemon, elle est aussi, désormais, cette chouette métropole où on l’on pratique le détournement de palettes de transports en mobilier d’intérieur et de plus en plus en mobilier urbain. Mais, victime de son succès, non seulement Bourg-Palette a vu sa démographie exploser et son centre-ville se gentrifier mais surtout son activité économique est mise à mal par la demande trop pressante.

 

 

 

 

Hacker Valley

Hacker Valley est l’agglomération qui s’est construite autour du coeur historique de Bourg-Palette. Hack Valley est le centre névralgique de l’innovation et du détournement, qui applique les idéaux de sa ville-centre à l’ensemble de la fabrique urbaine. Ici, tout le monde résiste. On a laissé les caméras de surveillance s’installer pour mieux les dénoncer, on a rhabillé les cabines téléphoniques en bibliothèques plutôt que de les mettre au rebut, et les idées comme les modes d’emploi se diffusent librement.

 

 

Guerilla Jardiland

Non loin de là, Guerilla Jardiland se veut une ville verte, défendant la droit à la terre, refusant de participer à l’hégémonie d’une civilisation hors-sol.  Commune indépendante (pour échapper à la législation française) et capitale auto-proclamée des Incroyables Comestibles, on y jardine librement le moindre espace disponible, plantant (et récoltant) au gré des saisons et des envies de quoi embellir et nourrir la ville. La légende veut que les arbres sont heureux à Guerilla Jardiland, ayant tout l’espace pour étendre leurs racines et leurs couronnes, et que le bitume, jaloux de l’attention portée à la flore, se fissure de lui-même pour apporter aux guérilleros un nouveau terrain de jeu.

 

 

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Il existe bien d’autres villes open-source , mais aucune n’est aussi réelle que Detroit. Incarnation douce-amère des villes en décroissance (qui feront l’objet d’une publication prochaine ici-même), Detroit est aujourd’hui un laboratoire urbain, synthèse concrète des urbanités parcourues au-dessus, théâtre d’expérimentations sur la résilience d’une grande ville, l’agriculture urbaine, la débrouille et la participation citoyenne réelle.

Detroit, l’anti-smart city, mais ville open-source archétypale !

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City of dreams

 

Le Havre : Organisons un Grenelle de la Nuit !

En 2012, après des mois de tension entre riverains, usagers et commerçants du centre-ville (en particulier des rues piétonnes), dues aux nuisances sonores, la ville du Havre se dote d’une Charte de la vie nocturne – comme bien d’autres villes avant elle et depuis. Cinq ans plus tard, une pétition d’usagers – 10.000 signatures en trois jours – fait resurgir le débat suite à des mesures prises par la municipalité au cours des derniers mois. D’un côté, des riverains excédés par le bruit, de l’autre, des havrais regrettant de nouveau la désertification du centre-ville et l’absence d’une véritable vie nocturne. 

 

 

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« C’est beau une ville la nuit »

 

Résumer la vie nocturne aux seules (et éventuelles) nuisances sonores produites par des grappes de jeunes gens sortis du bar fumer leur cigarette un verre à la main, ou quittant un concert l’âme légère, c’est passer à côté de ce qui fait la réalité de la ville nocturne. Les modes de vie changent, et la ville avec. A l’image du dimanche, les temps de calme se réduisent et la ville en continu grignote du terrain. Tentons d’anticiper le développement prévisible des activités nocturnes.

La nuit, la ville ne vit pas seulement au rythme des pintes descendues et des décibels augmentés, elle est aussi le théâtre d’activités économiques diverses. On sous-estime à n’en pas douter le nombre de travailleurs et travailleuses de nuits : de l’artisan-boulanger au patron de café, en passant par les ripeurs, les ouvriers d’usine travaillant en feu continu, fonction hospitalière et forces de l’ordre, c’est près d’un salarié sur cinq et un actif sur dix qui travaille de nuit. N’oublions pas non plus les activités automatisées : distribution d’essence ou d’argent… Désormais, on peut même aller se faire couper les cheveux en nocturne, étudier à la bibliothèque, être le premier ou la première à acheter le nouveau gadget technologique. C’est aussi le temps des activités culturelles et sportives, marchande ou gratuite : cinéma, concerts, spectacles, rencontres sportives, et parfois, sorties au musée

Toutes ces activités engendrent bien sûr des inégalités : de territoire, puisque services, commerces, animations, sont inégalement répartis, en îlots intenses la plupart du temps ; d’accessibilité également, et par conséquence – travailler, se divertir, consommer, ou simplement se déplacer, la nuit, exige presque toujours et encore un mode de transport autonome. Quid, alors, des dessertes de transport en commun ? Sans compter ces actifs et actives aux horaires décalés, qui ont un usage nécessairement décalé dans le temps des services, commerces, lieux de détente… 

L’inégalité est encore plus prégnante quand on est une femme – la population noctambule est très majoritairement masculine. Car la nuit renvoie également (et parfois à tort) à l’insécurité. De ce point de vue, des rues animées, peuplées, sont moins anxiogènes, et moins dangereuses, elles créent un « encadrement social naturel ». Réfléchissons aussi à la lumière, aux cheminements entre ciels étoilés et trottoirs éclairés.

N’oublions pas surtout que la vie nocturne est facteur d’attractivité: comment espérer attirer touristes, étudiants, entreprises et habitants nouveaux, dans une ville où il serait devenu impossible de se restaurer après 22h, en sortant du travail, ou de se déplacer librement en rentrant de soirée, ou de boire un verre passés les douze coups de minuit ?

 

« Tout projet politique créatif devrait tenter de renforcer la citoyenneté nocturne »

Luc Gwiazdzinski. La nuit, dernière frontière de la ville. Editions de l’Aube, 2005

Retrouvez le compte-rendu de la conférence de Luc Gwiazdiznski sur la nuit ici !

Il n’y a pas de bon ou de mauvais usage de la ville. Ne stigmatisons aucune pratique : les droits et les devoirs des citadins s’appliquent autant la nuit que le jour. Comme disait Churchill, voir dans chaque difficulté une opportunité est preuve d’optimisme. Soyons optimiste: ces vifs échanges, ces positions tranchées sont une merveilleuse opportunité pour la ville de s’emparer de la question de la nuit dans son ensemble.

 

ORGANISONS UN GRENELLE DE LA NUIT

 

Alors, sur le modèle des Grenelles locaux de la mobilité, ou des Etats généraux de la nuit à Paris, organisons au Havre un Grenelle de la nuit.

Créons des collèges assemblant l’ensemble des acteurs du territoire (usagers de la nuit, professionnels, riverains, institutions,…), qui seraient amenés à penser, échanger, exposer ce que pourrait ou devrait être la nuit au Havre. Remettons à plat les règles du jeu, et déterminons les ensemble : faisons société.

Commençons par délimiter la nuit : quand commence-t-elle, quand s’arrête-t-elle. Puis, cartographions la nuit, ses activités, son intensité, ses sonorités, ses vides, ses risques, ses éclairages.

Respectons le droit au sommeil, à la pause, mais ne nous contentons pas de régler des problèmes de voisinage et de nuisances sonores nocturnes. Allons plus loin, soyons audacieux. Penchons nous sur les questions de sécurité, d’accessibilité, de mobilité, de loisirs, de tranquillité, d’activité économique. Intéressons-nous à l’entièreté du territoire, de l’hyper-centre festif aux quartiers Nord, des zones d’activités aux zones résidentielles. Prenons en compte les besoins et les désirs de chacun, les obstacles et les contraintes. 

Surtout, prenons le temps. Ne croyons pas pouvoir tout régler et tout anticiper en quelques semaines. L’enjeu est de poser les fondations pour un véritable urbanisme nocturne, respectueux, désirable, durable et accepté de tous.

Peut-être nous faudra-t-il, comme ailleurs, élire un Conseil de la Nuit, nommer des « maires de nuit », indépendants de toutes les parties, à mi–chemin entre la médiation et l’invention, ou bien, comme à Rennes, des « correspondants de nuit » verront-ils le jour. Peut-être l’idée d’un principe d’antériorité émergera.

Peut-être, plutôt, ferons-nous preuve d’inventivité et d’imagination, et d’un esprit de concorde renouvelé. Rares sont les occasions pour l’ensemble de la population de se rassembler. Plus rares encore les occasions pour elle de s’exprimer et d’entendre, de proposer et de défendre.

La nuit, comme la ville, nous appartient tous. Comme la ville, il y a des milliers de façons d’habiter la nuit. Bien sûr, tout le monde ne saura être satisfait des propositions finales, mais après tout, c’est aussi cela la démocratie. Il semblerait dommage néanmoins, de ne pas se saisir de ce sujet, clivant, récurrent, pour en faire un outil collectif d’appropriation de la ville.

Alors, oui, ORGANISONS UN GRENELLE DE LA NUIT.

 

Le Havre, le 29 décembre 2017.

 

Addendum du 19 janvier 2018 : Retrouvez le compte-rendu de la conférence de Luc Gwiazdiznski sur la nuit ici !